NPA 86

Daniel Bensaïd est mort : un hommage depuis Poitiers

mercredi 13 janvier 2010 par redac-npa86

Daniel Bensaid

"Je fus militant de la LCR et des JCR à la fin des années 70. Daniel Bensaïd fut, d’abord, pour moi, cet orateur qui soulevait une salle de Jeunesses communistes révolutionnaires, évoquant le monde tel qu’il allait, l’impérialisme français en Amérique latine, et bien d’autres choses. C’était un dirigeant flamboyant mais qui savait se montrer d’une orthodoxie redoutable. Un internationaliste qui participa aux débats qui devaient donner naissance au Parti des Travailleurs du Brésil.

Des années plus tard, dans les années 90, alors que la victoire mondiale du néolibéralisme était célébrée, je le rencontrais réellement. Pour résister à "l’air du temps", à Poitiers, les "amis de Politis" développèrent une série de débats pour maintenir un esprit critique, pour offrir une tribune à des critiques du système, pour offrir un espace de pensée. C’est ainsi que je fus à l’initiative de la venue réitérée de Daniel Bensaïd. Il parlait de Jeanne d’arc, de Walter Benjamin, de Péguy, de Marx, encore et toujours. Il aidait à maintenir vivante une tradition de l’émancipation sociale, et à renouveler cette tradition. Il comparait le travail des marxistes à celui des marranes, ces juifs obligés d’abjurer leur religion et qui, clandestinement, maintenaient leurs rites religieux. Ce qui n’était pas une invitation à transformer le marxisme en religion...

Dans un débat où il "affronta" localement Miguel Benasayag, il affirma que "l’Etat et la révolution" (Lénine) était un livre "trop libertaire". Benasayag, "ancien officier de l’ERP" (en Argentine où il fut prisonnier et torturé) et "libertaire", se scandalisa. Bensaïd insistait : la critique de l’Etat faite par Lénine dans cette brochure était trop simple ; ce qui, au nom de la liberté, eut des conséquences funestes ; une analyse de l’Etat plus fine doit ammener à un dépérissement effectif de celui-ci (de mémoire). Dialecticien et militant, Daniel Bensaïd ne plaisantait pas avec ces concepts. Il ne voulait pas clore le débat par un argument d’autorité, mais ne cédait rien sur ce qu’il croyait juste.

J’ai lu la plupart des livres de Daniel Bensaïd. "Le pari mélancolique" et "Qui est le juge ? pour en finir avec le tribunal de l’histoire" furent des lectures marquantes pour moi. L’intelligence critique existait toujours, je la rencontrais. C’était vivifiant.

Il était philosophe à Paris VIII et disait qu’il n’aimait pas se définir comme philosophe. Il savait combien la philosophie peut être transformé en prêt-à-penser, en discours du Maître, en paroles justifiant le despotisme. Et la politique n’était pas pour lui une succursale de la philosophie. C’était un militant plus qu’un philosophe. Et un philosophe qui pouvait tenir la dragée haute aux philosophes. Il était juif de mère goy, avec un nom à faire frémir tout antisémite. Il s’affirmait juif face aux antisémites. Et surtout, juif avec Walter Benjamin et son "messianisme révolutionnaire".

C’était un militant qui savait convaincre et empêcher que la LCR ne devienne une secte (il n’était pas le seul dans cette tâche pas si facile). C’était un militant qui a justifé la création du NPA et a payé de sa personne pour que ce projet aboutisse. Savoir reconnaitre ses erreurs, assumer les conséquences politiques de ses actes, participer à des collectifs militants, analyser à nouveaux frais la situation politique et proposer des mots d’ordre adaptés. Ne pas céder. Bensaïd n’était pas le seul à avoir cette éthique militante, mais il était un des meilleurs pour la formaliser.

A posteriori, à partir des années 90, pour moi, Daniel Bensaïd fut une référence, un maître en politque. D’autant plus qu’il n’invitait guère à être considéré ainsi. Il avait le souci de transmettre, à la façon d’un Walter Benjamin. "Une lente impatience" fut le titre d’un livre magnifique qu’il a écrit. Impatience à ce que ce monde aux inégalités croissantes change. Lenteur pour écouter et apprendre, et renouveler son argumentation. Les dernières lignes de "Walter Benjamin. sentinelle messianique" sont : ""Interpréter le monde, c’est déjà commencer à le changer. Changer le monde, ce n’est plus seulement, mais c’est encore l’interpréter". Daniel Bensaïd est mort en sachant que ce message fut transmis, je suppose.

Ici, en cette région de Poitiers, le premier hommage qui lui fait fait fut écrit par Jean-Pierre Duteuil, militant de l’Organisation communiste libertaire, qui fut, avec lui, un militant du mouvement du 22 mars, en mai 68. Un mouvement dont le caractère subversif fut magnifique. Un mouvement dont Duteuil nous dit qu’il fut marqué par "la diversité, la radicalité, le non-dogmatisme". Que Bensaïd fut un "trotskyste pas entièrement trotskyste" avec des "anarchistes pas entièrement anarchistes". Programme toujours actuel et digne de la mémoire de Daniel Bensaïd, en vérité, je pense.

Au-delà de la tristesse, il reste à continuer."

Pascal Boissel


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