NPA 86

Critique du livre "Dépêches pour le « New York Tribune » - Articles sélectionnés de Karl Marx"

lundi 12 mars 2012 par redac-npa86

Traditionnellement, la célébrité de Karl Marx repose principalement sur ses œuvres de philosophie, d’économie politique mais plus encore sur son statut de théoricien du socialisme révolutionnaire.

Néanmoins, la présentation de cet homme exceptionnel est sans aucun doute fragmentaire, partielle, incomplète. Karl Marx fut aussi journaliste et même, selon certains observateurs [1], l’un des plus grands journalistes que le XIXe siècle ait connu.

En effet, tout au long de sa riche vie militante, Karl Marx n’a cessé de collaborer dans une myriade de quotidiens progressistes tel que le britannique « People’s paper » des chartistes, l’allemand le « Reform » et même le sud-africain « Zuid-African ». Désireux de concilier sa vie militante et le besoin de gagner sa vie [2], il envisagea même pendant un certain moment de créer une agence de presse. Ajoutons que dès 1848, avec la collaboration de plusieurs de ses camarades et sous les foudres de la censure de l’Empire prussien, il crée la « Neue Rheinische Zeitung » [3], l’illustre mensuel dans lequel est paru notamment Sur la question juive.

En février 1848, à a peine 30 ans, Karl Marx est abordé par Charles Dana, correspondant du très élitiste « New York Tribune » (N.Y.T.) alors le plus grand quotidien du monde titrant à environ 200 000 exemplaires [4]. Le jeune activiste fait très grande impression sur le journaliste américain. Trois ans plus tard, Charles Dana demande à Marx, alors en difficulté financière et désormais exilé en Angleterre, de collaborer avec le journal et l’invite à écrire sur des sujets aussi divers que les différentes révolutions et contre-révolutions sur le continent européen, la guerre civile en Amérique, la question d’Orient, l’Inde, la Chine etc… Malheureusement, dès 1862, la collaboration entre Marx et le N.Y.T. cesse.

Cependant, cette expérience journalistique laisse à la disposition des générations futures un patrimoine impressionnant plus lisible que certaines de ses œuvres théoriques.

A la question pourquoi un jeune (ou même une personne plus âgée) s’intéresserait-il à des dépêches publiées au XIXe siècle, dans un journal américain inconnu, par un homme décrié par une partie de l’élite politique de notre temps ?

Trois réponses peuvent être apportées.

De prime abord, l’époque dans laquelle nous vivons ressemble beaucoup à celle de Marx tant sur le plan des idées –affrontement entre les idées libre-échangistes et protectionnistes, entre les idées libérales et socialistes – que sur le plan économique –mondialisation de l’économie -ou social –aggravation des inégalités sociales, développement du paupérisme, naissance de nouvelle forme de contestation-.

Ensuite, tous les amoureux du journalisme politique et économique seront satisfaits de retrouver une vision historique et littéraire plaqué sur le fait journalistique loin du journalisme contemporain dispensateur d’une vision tronquée, étriquée, édulcorée ressemblant parfois à une sous-écriture de dépêches.

Enfin, il s’agit de (re) découvrir –mais aussi de réhabiliter- la pensée d’un personnage protéiforme trop souvent caricaturé par les régimes staliniens dans une posture castrée, aseptisée, statuaire. Marx a apporté deux outils fondamentaux à la science.

C’est tout d’abord le matérialisme historique c’est-à-dire la théorie selon laquelle les forces productives et les rapports sociaux déterminent tous les phénomènes politiques, idéologiques et la vie spirituelle en général. Le système de production, fondé lui-même sur l’état des forces productives, déterminant le développement de la société, plus particulièrement, par l’intermédiaire de la lutte de classes. C’est ensuite la présentation du capitalisme en tant que phénomène historique temporaire l’analyse de sa structure par la théorie de la valeur et de la plus-value et l’explication de l’existence en son sein de tendances révolutionnaires vers une société communiste résultant d’une révolution prolétarienne [5].

Après cette longue introduction, notre article aura essentiellement pour objet de se pencher brièvement sur certaines dépêches de Karl Marx relatives à la vie politique et sociale britannique de l’époque.

La société britannique représente au XIXe siècle la société la plus avancée. La Grande-Bretagne est le premier pays du monde couvert par la vague de vapeur et d’acier de la Révolution industrielle et dont le nombre de prolétaires est le plus important. Le journaliste Marx s’efforce d’analyser cette société de fond en comble et de dissiper les faux-semblants. Il en déduit que le soi-disant parlement de la nation est presqu’exclusivement élu –dans des conditions parfois douteuses [6]- par les aristocrates et les bourgeois qui s’efforcent sans commune mesure de défendre leurs intérêts de classe. Quant au peuple, il est largement exclu de la direction de ses propres affaires.

En parole, les Tories se proclament « gardiens des traditions de la vieille Angleterre » alors que leurs adversaires les Whigs déclarent qu’ils sont le parti libéral de la tolérance et de la morale. En fait, les premiers ne sont simplement que des protectionnistes défenseurs de la rente foncière tandis que les seconds sont des partisans acharnés du libre-échange défenseurs du profit industriel et commercial. La rente foncière s’avère être principalement conservatrice et nationale alors que le profit industriel et commercial est progressiste et cosmopolite. C’est pourquoi l’abrogation de la loi protectionniste sur le blé en 1846 au bénéfice d’une loi sur le libre-échange marque la subordination des intérêts fonciers au capital industriel et commercial. Ainsi, le changement de gouvernement était, selon Marx, moins important que les intérêts de classe qu’ils représentaient [7].

De surcroît, le journaliste brosse un portrait acide de la classe moyenne et de l’aristocratie britannique. Il décrit le caractère borné, égoïste de la classe moyenne anglaise teinté d’impudence, d’ignorance et de grégarisme. La classe moyenne s’efforce de ressembler à l’aristocratie et de se connecter avec elle. Une épigramme résume parfaitement la situation de cette classe sociale : « Ils sont serviles avec ceux qui sont en haut et tyrannique avec ceux d’en bas » [8]. Il fustige également la philanthropie hypocrite de l’aristocratie britannique, « philanthropie qui choisit ses causes aussi loin que possible du Royaume-Uni et plutôt sur l’autre côté de l’atlantique ». En effet, la duchesse de Sutherland a condamné l’esclavage aux Etats-Unis d’Amérique. Or, la fortune de cette même duchesse est née de l’expropriation honteuse et barbare des gaëls sur leur terre. En effet, descendante du chef des gaëls, la duchesse se trouve au sommet de la hiérarchie du clan et doit protéger l’ensemble de sa « famille organisée militairement » et leur propriété commune. Par une usurpation sans nom, elle a transformée la propriété commune en sa propriété privée et remplacer par une violence extrême les 15 000 gaels par 131 000 moutons. Ce processus dit des enclosures s’est déroulé en Grande-Bretagne (Angleterre, Ecosse, Irlande) tout au long du XVIe siècle jusqu’au XIXe siècle [9]. Le journaliste Marx aborde aussi des sujets variés comme l’augmentation de la folie en Grande Bretagne  [10], l’inutilité de la peine de mort [11] sur les criminels ou encore la mort d’un chômeur ou d’une mère dans la rue en raison du froid et de la faim  [12].

Toutefois, son sujet de prédilection est d’écrire sur la mise en mouvement des masses pressurés jusqu’à la moelle par le développement du capitalisme. Dans cette optique, les travailleurs organisent des grèves immenses submergeant d’une chape d’espoir l’ensemble des localités du pays. Les prolétaires exigent des salaires plus hauts et une amélioration de leurs conditions de vie face à un patronat particulièrement réticent. L’importance de ces mouvements sociaux aboutit à la naissance d’un mouvement politique : le chartisme [13]. Désormais, l’émancipation des travailleurs se fera par les travailleurs eux-mêmes.

Afin de distraire les masses susceptibles de se révolter, Marx pense que les gouvernements se tournent sciemment vers l’extérieur en organisant des guerres. Dénonçant la diplomatie secrète avec la Russie autocratique pratiquée autant par les Whigs que les Tories ou les conséquences désastreuses de la Guerre de Crimée sur l’armée britannique, le journaliste analyse minutieusement les luttes de pouvoir au sein de la classe dirigeante et la tactique permettant à un homme de passer du statut de « vendu aux puissances étrangères » au statut de « véritable ministre anglais » [14].

Les phrases longues décrivant des réalités complexes sont ponctuées de références littéraires ou historiques. L’ironie côtoie souvent un humour corrosif. Karl Marx écrit, par exemple, que les Whigs « sont dans la même position qu’un soûlard cité devant un maire, qui déclare qu’il représente la tempérance mais qu’en raison de quelques accidents, il est toujours ivre le dimanche » ou encore il raille Mylord Aberdeen en affirmant que « nulle part Shakespeare conféra au clown la tâche d’interpréter le prologue d’une pièce de théâtre épique ». Ainsi, Marx s’inscrit dans la perspective que la puissance de la satire ne saurait remplacer la satire de la puissance.

Alors amis et camarades, mettez-vous au travail ! Engagez-vous ! Que ce que vous lisez ici puissent être l’étincelle qui allume la flamme dans votre esprit !

Camille Lacombe

[1] James Ledbetter et Francis Wheen

[2] Malgré la pension que lui verse son ami Friedrich Engels, Karl Marx et sa famille vivent dans une grande pauvreté. Pour l’anecdote, lorsque sa fille Franziska meurt à 13 mois en 1852, il remue ciel et terre pour trouver un moyen de s’offrir un cercueil

[3] La Nouvelle Gazette Rhénane.

[4] Fondé en 1841 par Horace Greeley, un ancien typographe devenu journaliste, adepte de Fourier, le New York Tribune (N.Y.T.) se présente comme un organe de croisades des causes progressistes quoique empreint d’une tonalité américaine et d’un soupçon de charité chrétienne. A l’époque, le N.Y.T. est l’organe le plus libéral des Etats-Unis d’Amérique de très bonne facture tant sur le plan politique que littéraire.

[5] Ces définitions sont reprises de l’ouvrage d’Anton Pannekoek intitulé Lénine philosophe.

[6] “Corruption at elections”.

[7] « The Elections in England – Tories and Whigs » ; « Corruption at Elections » ; « Prince Albert ».

[8] “The English middle class”.

[9] « The duchess of Sutherland and Slavery » ; “Clearing of estates in Scotland” ; “Irish tenant right”.

[10] “The increase of Lunacy in Great Britain”.

[11] « Capital punishment ».

[12] « Case of starvation » ; « Starvation ».

[13] Créé vers 1837, au cours de la première grande crise du capitalisme, et disparu dans les années 50, dans une décennie de relative prospérité économique, « le chartisme marque le moment où la classe ouvrière anglaise apparaît sur la scène politique en tant que force indépendante assez puissante pour revendiquer le pouvoir ; c’est aussi le moment où celle-ci invente et met à l’épreuve des méthodes de lutte qui sont devenues depuis le patrimoine du mouvement ouvrier international », Labica-Bensussan, Dictionnaire critique du marxisme.

[14] “The War debate in Parliament” ;“Fall of the Aberdeen Ministry”.


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