NPA 86

Extrême-droite : mieux la connaître pour mieux la combattre.

mardi 13 novembre 2012 par redac-npa86

L’anticapitalisme comme seul antifascisme jusqu’au bout. (Pascal B)

Critique du protectionnisme et de la xénophobie, pour l’écologie radicale et l’économie sociale. (Alexandre Raguet)

Extrême-droite française, colonialisme et racisme. (Alain Duval)

L’ anticapitalisme comme seul antifascisme jusqu’au bout. Par Pascal B

 Droite-FN : un rapprochement accéléré.

Pendant la campagne présidentielle, Sarkozy fit une campagne xénophobe et populiste, conseillé par Patrick Buisson, cet ancien journaliste du journal d’extrême-droite « Minute » favorable à l’union de toutes les droites. Un des courants de l’UMP, « la Droite forte », a publié son programme en continuité idéologique avec la politique de xénophobie d’État de Sarkozy. « Le Monde » (8) a fait une analyse des convergences entre les propositions de ce courant et celles du FN. On repère avec eux des axes politiques majeurs en commun avec le Front national :

1. l’islamophobie. Des mesures pour interdire de fait la construction de mosquées : Refus du financement étranger comme du financement public » ; Dire que les mosquées sont étrangères à la France aux « racines chrétiennes : « Notre pays, c’est la France, fière de ses traditions judéo-chrétiennes », peut-on lire. Il faut pour eux une « adaptation à l’architecture française » des mosquées par « l’interdiction de la construction de minarets » ; Les musulmans sont présentés de fait comme ayant des mœurs religieuses inassimilables à « nos » traditions, comme porteurs de mœurs religieuses à réprimer : « Interdiction des prières de rue et de la burqa », « interdiction des réclamations d’ordre religieux pour les repas ».

2. Une laïcité volée à la gauche et redéfinie comme chrétienne de combat. La Droite forte souhaite aussi introduire dans la Constitution française la phrase « La France est une République laïque de tradition chrétienne », ajouter le mot « laïcité » dans la devise de la République, créer un ministère de la laïcité et nommer 95 « préfets de la laïcité » dans les départements. « La République, la laïcité et nos racines chrétiennes constituent la colonne vertébrale de notre identité », « sans ses racines chrétiennes, la France ne serait pas la France ». Bref, la laïcité est redéfinie par cette droite comme chrétienne, répressive et contre les autres religions, surtout contre la religion musulmane.

3. La chasse aux immigrés et aux « assistés ». C’est le thème tête de gondole de la Droite forte : la « lutte contre les fraudes et l’assistanat » Le Front national comme la Droite forte veulent supprimer l’AME (Aide médicale d’État), qui permet aux étrangers en situation irrégulière de bénéficier d’un accès aux soins, sous certaines conditions.

4. Faire la guerre aux syndicats. Dans la lignée des attaques de Nicolas Sarkozy contre les corps intermédiaires, la Droite forte veut « supprimer (leur) financement public » et « garantir la transparence syndicale en mettant fin au monopole syndical » issu de la loi de 1946. Guillaume Peltier s’est également prononcé pour « l’interdiction de la syndicalisation des juges et magistrats ».

Il est intéressant de voir ce qu’est le FN, son histoire, pour situer cette évolution de la Droite Française. Évolution que nous dirons fascisante dès à présent.

 Préhistoire du FN

Au sortir de la Seconde guerre mondiale, la Droite était discréditée et l’extrême-droite hors-jeu. Les patrons qui avaient fait des affaires avec les occupants, les juges qui avaient condamné impitoyablement selon l’ordre de Pétain, les policiers qui avaient raflé les résistants et les Juifs, les hauts fonctionnaires qui avaient poursuivi (ou commencé) leur carrière avec une soumission et un zèle sans faille aux ordres de la dictature, ces religieux qui avaient béni les anticommunistes fascistes partant massacrer slaves et Juifs sous uniforme SS, tous ceux-là durent faire profil bas. Ils sortirent de la scène politique comme des pseudo-nationalistes et vrais lâches soumis aux nazis, des délateurs et des criminels. Même si l’État fonctionna avec les mêmes personnels et si la police fut repeinte hâtivement en tricolore. Pendant plusieurs décennies, deux pôles idéologiques et politiques structurèrent plus ou moins la vie politique en France : les gaullistes et le PCF. Avec la fin de l’Empire colonial français, avec la fin de la guerre d’Algérie, une extrême-droite réapparut de façon significative. Un nationalisme, raciste, belliciste et revanchard se retrouvait aux côtés des nostalgiques de la Révolution nationale de Pétain, des fascistes et nazis non repentis, des catholiques intégristes qui voyaient toujours en la République une ennemie de Dieu. Aux élections de 1965, Tixier-Vignancourt ancien avocat de Pétain fut le candidat de cette extrême-droite aux Présidentielles. Il réunit plus de 5% des voix. L’extrême-droite par antigaullisme appela à voter pour le candidat de la Gauche, F Mitterrand, au second tour. Mais ils furent déçus et leur coalition se désagrégea.

Après 1968, des rapprochements eurent lieu entre l’extrême-droite et certains gaullistes (dont Charles Pasqua) par haine commune des gauchistes et des communistes. En 1974, lors la campagne présidentielle, Giscard utilisa pour service d’ordre les anciens du groupe d’extrême-droite Ordre nouveau, du fait de vieilles amitiés antigaullistes nouées, plus ou moins secrètement, lors de la fin de la guerre d’Algérie. Des fascistes non repentis rejoignirent la Droite parlementaire les années suivantes (le futur Ministre G. Longuet en particulier).

Le FN fut créé en 1972. Parmi les dirigeants fondateurs (3, 4), P. Bousquet ancien SS français, F Brigneau, ancien milicien qui fut condamné à plusieurs reprises dans sa vie pour ses écrits antisémites. Et F. Duprat, un proche de Le Pen, qui fut assassiné en 1978, dans des circonstances non élucidées. Il affichait son ambition de réhabiliter le nazisme. Le journal du FN, dans l’éloge funèbre rendu à Duprat écrivit (6) qu’il avait su démasquer « l’ennemi », « son plan de génocide » associant immigration et « campagne antinataliste et propagande avorteuse ». Un « ennemi » protégé par une législation antiraciste laquelle « a créé en France une catégorie de résidents privilégiés ». De qui parlaient-ils ? Décryptons : dans le discours de l’époque « propagande avorteuse » était associée au nom de la Ministre de Giscard, Simone Veil ; dans le discours d’extrême-droite (extrêmement violent) contre le droit à l’avortement, S. Veil était attaquée comme juive. L’ennemi, la « catégorie de résidents privilégiés de la France », était une façon pour ces gens-là de nommer les Juifs. Lesquels ne sont pas des Français pour eux, mais des « résidents » du pays. Bref, la façon haineuse de parler des immigrés et celle de parler des Juifs étaient et sont toujours très proches dans ce courant politique.

 Le FN des années 80.

La campagne présidentielle très à droite de Chirac (le journal Minute le soutint avec joie) en 81, son appel très faible à voter Giscard au second tour, la défaite électorale de la Droite qui se croyait au pouvoir pour toujours, l’élection de F Mitterrand ont ouvert une autre période politique. La Droite fut désorganisée, des encore-jeunes venus issus de l’extrême-droite avec leur bagage idéologique prirent une place importante, un électorat de droite se radicalisa. La Droite recommença à se nommer « Droite », la référence au gaullisme et à la période de la Résistance finit de s’estomper. Le FN sut s’imposer dans le paysage politico-médiatique dans les années 80. Il y fut aidé par la Droite qui lui reconnut un cousinage avec elle pendant plusieurs années, et par le Président Mitterrand qui souhaitait que le FN ait accès aux médias par calcul politicien. Le FN avec son équation, immigration égale insécurité et chômage, par son habileté tactique et sa posture « antisystème » (anti- politiciens, anti-journalistes) s’imposa. Le chômage de masse devenant permanent, la crise sociale s’aggravant, la crise politique devenant progressivement patente, le FN apparut à une minorité conséquente de la population comme un moyen radical d’exprimer une souffrance sociale.

Il y eut une bataille idéologique pour affirmer publiquement que le FN était de filiation fasciste. Le FN portait plainte lorsqu’il était qualifié de fasciste arguant de ce que ce qualificatif était une injure dans le langage courant. La plupart des politiciens disaient que si autant de Français votaient pour le FN cela signifiait que le FN n’était pas fasciste puisque tant de Français ne sauraient être fascistes (et ce serait insulter la France, etc.). La trajectoire des fondateurs du FN, les références politiques du FN furent étudiées et publiées (4, 5) et la filiation fasciste du FN fut avérée. Même si pour des historiens, la référence au fascisme est ici inadaptée, il s’agissait de montrer que le FN porte des conceptions xénophobes, racistes, antisémites comme le firent les fascistes et les nazis, et est comme eux un ennemi de la démocratie. Ce fut fait.

 Quel est la spécificité du discours du FN ?

Le discours du FN proposa une synthèse moderne de plusieurs courants : Le courant réactionnaire, contre les Lumières et la Révolution française, qui prône l’existence d’inégalités naturelles à respecter, liée à des conceptions cléricales antisémites, à des thèses colonialistes. Le courant guerrier, considérant le pays comme en guerre contre des ennemis intérieurs et extérieurs, qui exalte les chefs, qui annonce la catastrophe imminente nécessitant la préparation au combat. Le courant raciste qui prend soin de nos jours de ne pas affirmer publiquement la supériorité de la race blanche (ou indo-européenne, ou chrétienne blanche), mais insiste sur les valeurs culturelles propres à défendre (aujourd’hui : une « laïcité » très chrétienne face à l’Islam). J.M. Le Pen parla de la France comme d’un corps à préserver, un corps que l’ennemi veut souiller, un corps qu’il faut guérir de tel « virus » politique, de tel « cancer » politique, qu’il faut opérer. Et les actes racistes sont présentés comme des réactions de défense quasi réflexes du corps national face à une agression (« la submersion démographique »).

Le thème fédérateur du FN était et est la haine des étrangers, des immigrés (5). Présentés comme envahissant le pays, couchant avec les femmes françaises, comme ayant des enfants haïssables et dangereux. Dans les années 30, le parti nazi avait une affiche annonçant : « 700 000 Juifs. 700 000 chômeurs. La solution est simple ». En 1984, le FN : « 2 millions de chômeurs, c’est 2 millions d’immigrés en trop ». Le style est celui de l’appel au combat, de l’annonce de la guerre inévitable, il en appelle à la jouissance du guerrier (2), systématiquement. C’était là une rupture nette avec l’essentiel du discours officiel de la droite parlementaire. Chirac décida qu’il ne fallait pas d’alliance de la Droite avec le FN et cela fut effectif.

 Une extrême-droite rusée.

Le discours de l’extrême-droite s’adapte selon les circonstances : de nos jours, les allusions antisémites diminuent et les charges contre les musulmans viennent redoubler les attaques contre les Arabes et les Noirs. Il continue à fédérer catholiques traditionalistes et néo-païens, nostalgiques de la République impériale avec monarchistes. Marine Le Pen a demandé « l’interdiction de la burqa et de la kippa dans l’espace public ». Musulmans et Juifs sont visés ; l’extrême-droite française malgré ses alliances conjoncturelles avec des racistes juifs maintient toujours un discours ostracisant les Juifs aussi. Musulmans comme Juifs sont dits par eux irréductiblement étrangers et dangereux.

 Et si le FN n’était pas fasciste ?

Il existe une polémique concernant le qualificatif de fasciste caractérisant ou non le FN. Le FN, contrairement aux partis fascistes n’a pas de bande armée organisant la chasse aux syndicalistes, la répression des grèves, la terreur dans la rue. Certes. Mais les identitaires ont fait régner à Lyon (7) il y a peu une certaine terreur de ce type. Mais les militants du Bloc Identitaire, ceux de l’Œuvre française, ces deux satellites du FN (7), ou le service d’ordre du FN (avec ses flics et militaires) se tiennent prêts à de telles actions. Et puis, il y a un an, qui eût prédit le rôle terrifiant des néo-nazis d’Aube dorée en Grèce, avec les complicités exhibées dans la police ? Si la caractérisation du FN comme fasciste conduisait à une paresse intellectuelle amenant à ne pas repérer les caractéristiques actuelles et évolutives du FN, son originalité, ce serait contre-productif. Les fascistes se voulaient et nationalistes-guerriers et « révolutionnaires » (révolutionnant le système politique sans toucher au système capitaliste). C’est ce double aspect qui peut être retrouvé dans le FN, c’est le seul intérêt à souligner sa filiation avec le fascisme. Le FN peut être utilisé par les classes dominantes pour asservir politiquement, d’une façon renouvelée, les classes économiquement dominées. C’est une possibilité dictatoriale possible pour les classes dominantes.

 Le FN comme joker possible du néolibéralisme.

Certains disent que le FN, au contraire des fascistes des années 30, n’est pas une organisation totalitaire (1) visant à contrôler l’ensemble de la vie sociale. Or, le néolibéralisme, lui-même, est porteur d’une dynamique politique totalitaire. Il impose l’idée que le capitalisme doit diriger le monde, avec sa guerre de tous contre tous propulsée à l’échelle de la planète. M. Thatcher, guerrière britannique au service de cette idéologie, affirmait, dans les années 80, qu’il n’y avait pas d’alternative, ni possible ni pensable, à ce néolibéralisme. Et, en France, de l’UMP au PS, on se rejoint pour affirmer que le vote contre le Traité constitutionnel européen, en 2005, n’était qu’un malentendu, un vote conjoncturel contre le pouvoir en place, non pas l’expression populaire inattendue quelle fut. Le suffrage universel n’est toléré que pour autant qu’il vient confirmer ce que les patrons, les experts et les idéologues dominants ont décidé être juste. C’est bien une logique totalitaire d’un nouveau type…

Et le consensus populaire en soutien à cette logique qui creuse les inégalités sociales est difficile à établir. Il a fallu le coup d’État au Chili en 1973, l’acharnement à briser le mouvement syndical (les mineurs) en Grande-Bretagne, le massacre de Tian an men, en Chine, et bien d’autres crimes de masse, pour que le néolibéralisme triomphe. Et il sait sa victoire toujours menacée par un mouvement populaire.

Pour tenter un consensus pro-capitaliste, en cette période de crise sociale, les classes dominantes recourent aux politiques xénophobes pour diviser le camp des exploités, et aux politiques de la peur (chasse aux immigrés et à leurs enfants, mise en exergue de faits divers atroces, répression des syndicalistes combatifs et des minorités politiques stigmatisées comme « anarcho-autonomes », etc...). Les politiques de contre-réformes qui explosent les solidarités entre travailleurs et entre citoyens se succèdent. UMP et PS ne divergent guère que sur le rythme de la destruction, pas sur l’objectif et les moyens. Ces partis sont progressivement déconsidérés.

La Droite ne se renouvelle qu’en copiant le FN, montrant ainsi combien l’hypothèse du FN comme parti au pouvoir est crédible pour eux. Une solution autoritaire, dictature militaire ou forme d’inspiration fasciste ou plutôt une formule inédite, redevient à l’ordre du jour. La Grèce est un laboratoire de ce point de vue.

Face au fascisme, il ne sert à rien d’en appeler à un appareil d’État qui fait partie du problème (en est le cœur) et en rien de la solution.

Un mouvement de subversion radicale du capitalisme, massif, pluraliste et unitaire, montrant son efficacité à faire reculer les capitalistes et son courage politique, serait seul à même de conjurer le péril que les néolibéraux et leurs pitbulls (que nous continuerons à qualifier de fascistes) font peser sur nos libertés.

 Bibliographie concernant le développement du FN dans les années 80-90.

1 .« Les langages totalitaires » Jean-Pierre Faye, Ed. Hermann, 1972.

2. « Les pousse-au jouir du Maréchal Pétain » Gérard Miller, Ed. Le Seuil, 1975.

3. « L’effet Le Pen « , E. Plenel et Alain Rollat, Ed. La Découverte, 1984.

4. « Les hommes de l’extrême-droite » Alain Rollat, Ed. Calmann-Lévy, 1985.

5. « Au Front », Anne Tristan, Ed. Gallimard, 1987.

6. « Le Front national à découvert », Nonna Meyer et Pascal Perrineau, Presses de la Fondation en sciences politiques, 1989.

7. « Les dossiers du Canard », juillet 2011, « Les dégâts de la marine ».

8. « La Droite populaire rejoint en partie le programme du FN », Abel Mestre, Le Monde, 28-09-2012.


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