NPA 86

Invitation à la culture.- Les bouts de bois de Dieu.- Ousmane SEMBENE.

mardi 8 janvier 2013 par redac-npa86

Invitation à la culture. Le NPA86 vous invite, chaque semaines, à découvrir de nouveaux bouquins (ou des anciens qui ont encore un intérêt), ainsi que des films, des émissions, des expositions de photos, des pièces de théâtre, des concerts ou même des CD. N’hésitez-pas, bien entendu, à nous envoyer des brèves sur des sujets ou évènements culturels que vous souhaitez faire connaître.

1. Titre un tantinet mystérieux, je vous le concède, LES BOUTS DE BOIS DE DIEU - ou BANTY MAM YALL en ouolof- de Ousmane SEMBENE est le premier roman africain qui met en scène le combat syndicale de « nègres » colonisés. Ces derniers luttent pour l’égalité des droits, pour la reconnaissance de leur dignité, pour l’affirmation de leur HUMANITE.

Raconter simplement cette « histoire » ne suffirait pas à appréhender la dimension de cette œuvre. Car ce roman épique ne s’arrête pas à conter l’histoire d’une « grève », ce roman s’avère être également le reflet de la personnalité, de l’engagement d’un homme authentique.

2. Né en 1928 et mort en 2007 au Sénégal, Ousmane SEMBENE apparaît comme l’archétype de l’homme complet. Fils de pêcheur, il a été successivement mécanicien, maçon et militaire, puis docker à Marseille. Puis après de nombreux voyages, dans une seconde partie de sa vie, il se métamorphosa simultanément en écrivain, en réalisateur, en acteur et en scénariste.

Autodidacte confirmé, ouvrier mué en intellectuel, il s’efforça, tout au long de sa vie, d’être le porte-parole de sa classe sociale, d’aborder d’un point de vue « prolétarien » les questions identitaires, religieuses, économiques et politiques. Ce qui est admirable chez SEMBENE, c’est l’esprit de réalité, de sincérité, de modestie humaine ; c’est cette volonté de transmettre une culture populaire qui est la sienne, son obstination de s’ancrer dans le local pour atteindre l’universel, sa détermination d’imprégner son œuvre de la lumière du drapeau rouge.

Voici comment SEMBENE Ousmane est présenté par l’anthologie négro-africaine de Lilyan Kesteloot :

« Son engagement est très prononcé dans la lutte contre le colonialisme et, aujourd’hui dans l’édification du socialisme. Il faut savoir que Sembène a toujours été un militant syndicaliste ».

Plus loin dans sa biographie, il est précisé que « cet homme du peuple y est profondément resté enraciné, et son « populisme » ne provient pas d’un choix d’intellectuel en crise de conscience, mais d’une expérience vécue qui lui fait trouver immédiatement le ton et les sentiments justes quand il parle des ouvriers ou des paysans ».

Que dire de plus ?

Après avoir dévoilé l’homme, découvrons désormais l’histoire.

3. Ce roman évoque l’histoire d’une voie ferrée ou plus précisément la grève qui ébranla un monde dont le chemin de fer semble être le décor.

1289 kilomètres de chemins de fer ornés d’herbes hautes, de baobabs, de paysages de sable entre Dakar et Koulikoro.

1289 kilomètres de chemin de fer qui déchirent l’Afrique Occidentale Française (A.O.F.) en reliant la colonie du Sénégal et le Soudan français.

Construit par les populations locales au prix d’extrême souffrance à partir de 1881, elle fut finalement inaugurée en 1924 soit quarante trois ans après.

Sans aucun doute, cette voie ferrée est l’instrument de la colonisation pénétrant dans les terres africaines. Cette voie ferrée est l’outil de l’impérialisme de la République française déployant son arsenal technologique pour « civiliser » les « sauvages », « ces hommes d’une autre condition, inférieure, vouée à l’obéissance sans conditions ».

Néanmoins, le colonialisme français a omis qu’il arrive que l’histoire emprunte des chemins inattendus, ricane des projets délirants des puissants. Une fois encore l’histoire s’est vengée et les prétendus « sauvages » ont fait taire tous les charognards.

4. « A mes frères de syndicat et à tous les syndicalistes et à leurs compagnes dans ce vaste monde ». Voici la dédicace que SEMBENE consacra à tous ces BOIS DE BOUTS DE DIEUX impavides, qui menèrent cette grève du 10 octobre 1947 au 19 mars 1948. Ces ouvriers, ces « mécaniciens », ces « roulants », ces « cheminots » revendiquaient l’égalité des droits avec les travailleurs « blancs » c’est-à-dire une augmentation significative des salaires, le droit à la retraite, la gratification des allocations familiales, le droit à l’action syndicale.

Revendications sommes toutes naturelles aujourd’hui pour nous français qui avons ces acquis sociaux depuis un moment mais totalement révolutionnaire à l’époque pour ces ouvriers sujets français.

Ainsi, la grève fut votée. Une grève regroupant des travailleurs de divers peuples tel que les bambaras, ouolofs, toucouleurs parlant des langues différentes, ne partageant pas les mêmes us et coutumes. Une grève s’étirant sur 1289 kilomètres de chemin de fer entre Dakar, Thiès et Bamako.

Comment expliquer le déclenchement de ce mouvement ?

Cette grève ne fut possible que par une prise de conscience du pouvoir indéfini de ceux qui font fonctionner les machines.

Il est vrai que les sociétés inégalitaires et a fortiori racistes et colonialistes possèdent l’art admirable de faire accepter de ceux-là même qu’elles exploitent leur oppression.

En effet, la société coloniale façonne le « nègre », pétrit son âme voire parfois son corps, déforme la volonté naturelle de tout homme de maintenir sa liberté, installe sur son dos un tel poids d’habitude qu’il n’a pas la force de se relever.

Pourtant les BOUTS DE BOIS DE DIEU ont réalisé l’exploit immense de s’élever contre leurs tuteurs coloniaux bourgeois, leurs tuteurs célestes ainsi que leurs tuteurs politiques. Ils ont exprimé leur ras-le-bol contre leur guide spirituel Sérigne N’Dakarou, leur député mais surtout contre l’Etat colonial, la Régie, leur employeur, leur oppresseur, les détenteurs des moyens de production.

Ainsi, à l’affirmation du directeur de la Régie Dejean « Vous êtes menés par des bolcheviques et vous insultez une nation, une race qui vaut cent fois la vôtre », le délégué charismatique Ibrahima Bakayoko répondit avec une maturité déconcertante de la façon suivante :

« Monsieur le directeur, vous ne représentez ici ni une nation, ni une race : une classe. Et nous aussi nous représentons une classe dont les intérêts sont différents de ceux de la vôtre ».

La grève fut longue. Elle fut terrible pour les familles de ces ouvriers. Elle fut ponctuée malheureusement de nombreuse souffrance morale et physique et de la perte de camarades, de mères, d’enfants, de femmes.

L’administration coloniale désirait les affaiblir en instituant un état de blocus autour de ces familles, en les privant de l’eau et de la possibilité de se nourrir.

Mais la grève fut également bénéfique. Elle regroupa l’ensemble des ouvriers autour de revendications. Elle permit de briser les anciennes règles féodales interdisant aux femmes de se mêler des « affaires des hommes », elle poussa les cheminots vers la démocratie syndicale, vers une volonté de comprendre non seulement pour expliquer mais également pour convaincre.

En cela, si la grève a bien été lancée par nos ouvriers, il reste qu’elle a amené en eux un mouvement inéluctable. Dans cette optique, cette grève, tel un cataclysme les a métamorphosés, leur a permis de rallumer les étoiles.

Le 19 mars 1948, la grève est terminée. Les travailleurs ont tenu jusqu’à la dernière minute, ils se sont battus pour que toutes leurs conditions soient acceptées.

En conclusion, ce livre n’est pas seulement une histoire de « nègre » lors de la période coloniale. Il s’agit avant tout de l’histoire de tous les êtres humains qui se battent pour leur dignité.

A lire impérativement.

Manue Martin

Camille Lacombe


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