NPA 86

Pensées d’une militante associative avec les sans-papiers à Calais.

mercredi 10 avril 2013 par redac-npa86

Essai de Camille E., qui se plonge dans la tête d’une militante associative en s’inspirant de faits réels.

Extrait d’un journal personnel,

Il y a un mois, l’association « La belle Etoile » de Calais a cessé de se bouger. Elle distribuait depuis plus de vingt ans des repas aux migrants, mais a décidé en décembre dernier d’arrêter, « parce qu’on serait peut-être plus efficaces à ne rien faire, c’est à l’Etat et aux municipalités de prendre leurs responsabilités ».

C’est vrai, ça va de soi que ce n’est pas normal qu’aujourd’hui des gens vivent dans la peur et la misère sous prétexte qu’ils sont étrangers. Ils restent humains. Maintenant, les migrants n’ont plus qu’un repas par jour. Parfois, le secours catholique donne un repas le matin, mais bon, le seul repas à 18h, c’est pas cool, et c’est la galère pour les papiers. Ils sont rejetés, on leur crache dessus et on les oublie, car depuis Sangatte, la moitié de la population croit que les migrants c’est fini, alors que non, il y en a encore au moins 200 ici. Et encore... Ils ne sont jamais tous à la distribution des repas. On se bat quand même pour eux, et la majorité des gens ne comprend pas, c’est dommage, même le film Welcome n’a pas fait réagir, les médias n’en parlent pas. En plus, je ne comprends pas les gens, car moi qui suis régulièrement avec eux, je vois bien qu’ils ne sont pas là pour foutre la merde. Ah si je pouvais, je les embarquerais tous chez moi ! Quand les médias en parlent, ils les détruisent le plus souvent. Ca m’énerve. Ce qui m’énerve le plus c’est que la police, quand on manifeste pour les droits des sans-papiers, nous provoque. Ils nous poussent, pour qu’on les repousse, et puis hop, c’est simple, on emmène tout le monde au poste, et on garde quelques sans-papiers, pour remplir les quotas. On essaie d’être calmes, mais parfois c’est si révoltant...

Les médias, ça peut autant apporter des bénévoles qu’enfoncer la noble cause que nous on s’acharne à soutenir. Il y a eu des journalistes cette semaine qui étaient venus filmer, et qui étaient là pour dénoncer le fait que les droits de l’homme ne soient pas respectés, ça, ça sera un beau documentaire. Au contraire, quand les médias ont fait part de la destruction de la Jungle à Calais, de la fin de Sangatte, là oui ça les a enfoncés au plus profond ! Ca a pourri l’image des migrants. Le pire, c’est qu’ils sont géniaux ces gens-là, ils ont le cœur sur la main, ils viennent te voir te gratter une clope, tu en passes une et le lendemain ils t’en rendent une, ou un autre mec t’en file une, tu leur souris, moi ils rient de moi à cause de mon rire, mais je m’en fous, car je leur rend le sourire, et ça fait du bien. Il fait -5 la nuit, à Calais, encore aujourd’hui, si je peux les faire sourire une heure dans la journée, ça me va très bien. Je ne suis pas là uniquement pour apporter à manger, il y a un côté humain que beaucoup de personnes oublient et c’est malheureux car je pense que beaucoup se sentent seuls, même s’ils sont entourés d’autres personnes de leurs pays, il n’y a plus de regard, c’est du rejet, rejeté par une société de merde qui n’ouvre pas les yeux et qui les massacre, qui préfèrent les renvoyer « chez eux ». Les guillemets, car c’est un pays très souvent qu’ils ne connaissent pas, leur chez eux, c’est ici. On préfère les renvoyer, quitte à les mettre dans la merde, à les envoyer dans un pays en guerre où ils seront en danger, au nom de quoi ? De la patrie, dira-t-on, au nom d’une France « aux français ». Tous les soirs à la distrib de bouffe, il y a un camion de flics qui attend, et ils attendent après la distrib pour en prendre quelques uns, pour remplir leur quota avant d’aller dormir sereinement, pendant que le reste du groupe dormira dans le froid en attendant le prochain repas qui n’arrivera que 24h après. Et dans cette attente, il y a la peur, celle de crever là, celle d’être embarqué, celle d’être tabassé à mort.

Je crois que quand j’aurai évolué dans mes études de photos, je ferai un immense projet sur ces gens qui m’offrent du bonheur et que la société est en train de tuer.


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