NPA 86

Le camp d’internement de Poitiers, dit de la route de Limoges

dimanche 2 août 2015 par redac-npa86

Il fut créé suite à un décret-loi du gouvernement Daladier du 12 novembre 1938(1), décidant la rétention administrative des étrangers « en raison de leurs antécédents judiciaires ou de leurs activités dangereuses pour la sécurité nationale ». C’est la rupture affirmée avec le droit d’asile, dans le contexte de l’afflux de réfugiés venant des pays fascistes et nazis (2).

Légende : Le camp de la "route de Limoges" Collection Roger Picard et Archives départementales de la Vienne

Il était situé au bord de l’actuelle avenue Jacques Coeur, côté Gibauderie, de part et d’autre de la rue du Père Jean Fleury qui en rappelle le souvenir. Il n’en reste rien.

Les archéologues de l’INRAP y ont effectué des fouilles récentes ; confirmation fut faite du peu de vestiges laissés par les baraquements alors construits. Une stèle commémorative fut édifiée le 4 septembre 1985, complétée par une plaque le 16 juillet 1994. Et c’est tout.

Il fut donc ouvert pour accueillir d’abord des réfugiés espagnols, ces parias républicains qui fuyaient la guerre civile espagnole et les persécutions franquistes (3). Il y eu jusqu’à 800 personnes « regroupées » dans cette première phase. Lors de l’invasion nazie, ces Espagnols prirent presque tous la fuite, et pour cause.

Très rapidement, à la fin de l’année 1940, les Français reçurent l’ordre de la part de l’occupant d’y enfermer les nomades (appellation de ceux qu’on nomme aujourd’hui « gens du voyage »), parmi lesquels une majorité de Tsiganes(4) (nom générique pour les Roms, le Sintis, les Manouches, etc...). 500 personnes furent internées.

Les conditions sont décrites comme inhumaines : sol à l’état de bourbier, pas de chauffage, nourriture mauvaise et insuffisante, pas de vaisselle, de mobilier...

Au printemps 1941, les Français reçoivent l’ordre de recenser les Juifs étrangers vivant dans le Poitou, qui sont ensuite arrêtés le 15 juillet 1941. 151 adultes et 158 enfants furent alors internés dans le camp.

Les conditions décrites sont les mêmes que précédemment : toits percés laissant entrer la pluie, pas de mobilier, présence de ver- mines, de rats...

Le 1er décembre 1941, un recensement de 801 internés donne les chiffres suivants :

  • 27 Espagnols
  • 452 Nomades
  • 322 Juifs

Dans 15 baraques de 50x6m.

Les deux groupes étaient séparés par une clôture. Mais l’entraide entre eux fut totale.En Juin 1942, le port de l’étoile jaune est imposé aux Juifs.

En juillet 1942 commence la déportation pour Compiègne d’un certain nombre de Tsiganes qui partirent ensuite en travail forcé dans les Camps (plus d’une centaine y périrent, contrairement aux affirmations de certains révisionnistes).

Suit la déportation des Juifs pour Drancy le 1er octobre 1942, d’où ils furent envoyés vers les camps de la Mort et exterminés (au fur et à mesure des « renouvellements », ce furent environ 1800 juifs qui transitèrent par le camp de Poitiers).

Quant aux Tsiganes et autres gens du voyage, ceux qui n’avaient pas été déportés (plus de 300) furent envoyés au célèbre camp de Montreuil-Bellay en Anjou le 29 décembre 1943.

Le but de cette évacuation était de faire la place à des détenus « politiques », essentiellement des femmes, qui étaient détenus à la prison de la Pierre Levée, jugés dangereux pour leurs opinions contagieuses. Le 8 janvier 1944, 200 femmes arrivent au camp, dont 170 « politiques », résistantes et/ou membres du parti Communiste Français, parmi lesquelles Andrée Vermeersch, belle-sœur de Maurice Thorez.

Au total, ce furent donc environ 1800 juifs, 5 à 600 nomades, 2 à 300 politiques (5) qui furent détenus au camp de la route de Limoges.

Il faut souligner le rôle des deux « aumôniers » du camp, le Rabbin Elie Bloch et le Père Fleury, qui œuvrèrent en étroite collaboration, et utilisèrent leur marge de manœuvre de visiteurs pour faire évader des jeunes et des enfants du camp. Pour ces derniers, le Père Fleury regretta l’insuffisance des familles d’accueil dans la région. Le 22 janvier 1943, le SS Hipp arrête la femme du Rabbin Bloch, et l’interne dans le camp. Ce fut ensuite le tour de ce dernier et de sa fille âgée de 5 ans. Envoyés à Drancy, ils furent déportés à Auschwitz le 17 Décembre 1943, et assassinés dès leur arrivée. Le père Fleury resta donc seul.

En 1945, il affréta un car pour Dachau d’où, en dépit des l’interdiction des autorités françaises, du fait de l’épidémie de typhus, il réussit à ramener à Poitiers 96 déportés.

Légende : Stèle à l’emplacement du camp d’internement de l’avenue de Limoges, à Poitiers. Dominique tantin.

On peut sommairement rappeler le contexte poitevin de l’époque du côté pro-nazi : 4 députés de la Vienne et les 3 sénateurs votent les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. Un conseil municipal est nommé le 13 septembre 1941. Poitiers connaît la légion française des Combattants ; le PPF de Doriot (dont le chef est assassiné en 1943). Plusieurs avocats et médecins poitevins s’illustrèrent dans la collaboration la plus radicale. Il faut souligner le rôle du vice-amiral Louis Bourgain, nommé Préfet le 8 juillet 1941, célèbre pour aller au-delà des directives de Vichy (et très admiré de l’Evêque de Poitiers) ; révoqué en 1945, jugé et condamné à 8 ans de prison, il fut libéré en 1947. A la Préfecture fut créé un SAP (Service des affaires politiques), voulu par Bousquet, logé dans les locaux de l’intendance de la police, 1 bis rue de la Tranchée. Il utilisa les tortionnaires Blétel et Savin (les tortures avaient lieu dans les sous-sols de la prison de la Pierre levée). Ne pas oublier non plus la Milice, armée supplétive de l’occupant, qui menait la guerre intérieure contre la Résistance et les maquis (viols, mutilations, massacres lents.....) dont le chef échoua à Sigmaringen avec le gratin des collabos. Le plus haut fait d’armes de la milice reste malgré tout la rafle des juifs rescapés à Poitiers le 31 janvier 1944.

Alain Duval

(1) Rappelons qu’un gouvernement de centre gauche (on sait ce que cela veut dire) avait succédé au Front Populaire de 1936.

(2) L’Histoire a la mémoire courte !

(3) Si le Front Populaire et Léon Blum avaient accepté d’envoyer des armes aux Républicains espagnols qui étaient face à des Franquistes lourde- ment aidés par les nazis d’Hitler et les Fascistes de Mussolini, le sort de la république espagnole aurait été tout autre.

(4) Le nom « Tsigane » vient du grec médiéval « athinganoi », qui signifie « intouchables ».

(5) Certaines sources font état d’internements de militants communistes dès après le 23 juin 1941.

Cet article a été préalablement publié dans le journal "Prenons Parti" n°13 de Mai et Juin 2015.

Pour lire le journal en entier :

PDF - 3 Mo

Documents joints

21 juillet 2015
Document : PDF
3 Mo

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