NPA 86

Festival d’Avignon, un an après la grève des intermittent.e.s et précaires

samedi 25 juillet 2015 par redac-npa86

Crédit Photo : Photothèque Rouge  /  JMB

La 69ème édition du Festival d’Avignon, festival international de théâtre, se déroule comme chaque année au mois de juillet. Il avait été marqué l’année dernière par la grève des intermittent.e.s et précaires contre les attaques du gouvernement sur l’assurance chômage avec la signature d’une nouvelle convention de l’UNEDIC. Cette année, les badges « Pas d’accord » ont disparu des sacs en bandoulière des spectateurs-promeneurs ; disparues aussi les banderoles à l’entrée des salles de spectacles du festival, les carrés rouges épinglés aux chemises des salarié.e.s en guise d’alerte, les petits discours avant ou après le spectacle pour nous dire la colère... bref, la grève est finie. Même si la lutte continue ici et là, comme avec les (hélas maigres) assemblées générales proposées par la Coordination des intermittent.e.s et précaires (C.I.P), on peut se demander comment et avec quels moyens lutter dans un contexte austère où la culture, et en particulier le spectacle vivant, sont mis à mal et attaqué ? Un an après où en est-on ? Voici quelques impressions.

Rappel des attaques

Concernant l’assurance chômage à proprement dite, les réformes mises en place (notamment les droits rechargeables du régime général et les conséquences pour tous les autres régimes dont celui des intermittent.e.s, le renforcement du contrôle des chômeur.se.s), ont fait des dégâts. Le constat le plus net est l’augmentation du nombre de personnes corvéables à merci multipliant les petits boulots précaires à faibles revenus.

Le régime des intermittent.e.s (annexe 8 et 10) permet une continuité de revenus pour une discontinuité de l’emploi. A ces débuts, ce régime constituait une véritable protection sociale répondant à la singularité de leurs activités. Depuis 2003, la C.I.P. dénonce un mouvement de précarisation généralisée : en cassant la logique d’indemnisation à « date anniversaire », en faisant passer de douze à dix mois (ou dix mois et demi selon l’annexe dont on dépend) la période pour réaliser les heures permettant d’accéder au régime en 2003 ; en établissant de nouveaux modes de calculs des indemnités chômage qui accentuent les inégalités en excluant les plus précaires et en augmentant les revenus des mieux rémunérés l’année dernière. Le régime des intermittent.e.s est basé sur la solidarité interprofessionnelle au sein de l’assurance chômage (donc avec l’ensemble de ses allocataires). C’est cette logique qui est remis en cause de reforme en réforme. La prochaine discussion est pour la rentrée 20161 il faudra alors se tenir prêt à bondir.

Ces réformes ne font qu’accentuer la pression sur les travailleur-se-s du spectacle et de l’audiovisuel qui sont de plus en plus contraint.e.s d’accepter tous types de salaires et d’emplois pour réussir à boucler leurs heures et renforcent le pouvoir des employeurs. Sur le terrain, on observe un nombre grandissant d’intermittent.e.s qui n’arrivent plus à renouveler leurs heures à temps subissant ainsi des mois sans rémunération ; davantage d’aspirant.e.s intermittent.e.s qui cotisent ponctuellement au régime sans jamais toucher d’indemnités, se préparant à naviguer toute leur carrière entre régime général au rabais et RSA ; et enfin, une tendance d’inversion du rapport entre les lieux et les artistes avec le renforcement du pouvoir des directions en matière de contenus et de modalités de production artistiques.

Ces réformes interviennent, par ailleurs, dans un contexte d’austérité gouvernementale dont les domaines culturels et artistiques sont clairement en ligne de mire avec une baisse drastique des budgets et des subventions (3,9 milliards d’euros en moins pour les collectivités locales) conduisant, dans le spectacle vivant, à la réduction des programmations dans les lieux culturels voire même à la disparition de lieux de diffusion, à la fragilisation des petites compagnies voire à la disparition de certaines, à l’annulation pure et simple de 182 festivals cette saison, et à l’accroissement de la concurrence. Chacun, les individus comme les compagnies, tente de sauver sa peau à l’intérieur de cette grande jungle du marché du spectacle où déjà la notoriété et le ’’copinage’’ sont des vecteurs supplémentaires d’inégalités pour être programmés, soutenus ou reconnus.

Malgré tous les beaux discours des dirigeant.e.s sur l’importance de la culture dans la démocratie, les actes de mépris s’enchaînent, le dernier en date : le refus de Manuel Valls de rencontrer la C.I.P lors de son passage au Festival d’Avignon2. Et pourtant, le Comité de suivi issu du mouvement de 2003 a fait récemment la démonstration que ses propositions chiffrées sont viables et moins coûteuse que celles en vigueur. Cette absence de dialogue et de prise en compte de l’action et des longues réflexions de la C.I.P et de certains syndicats reflète bien la volonté idéologique du gouvernement de faire du régime des intermittent.e.s un laboratoire de la précarité pour l’ensemble des chômeur.se.s à l’heure où l’emploi discontinu devient la norme.

L’art en lutte, partout, tout le temps ?

A l’aune de ces constats, on pourrait imaginer que la fronde s’enracine. D’un certain côté, c’est le cas avec la multiplication de luttes locales pour sauver des lieux/festivals mais elles restent souvent trop éparses et divisées malgré quelques tentatives de convergences. Elles sont aussi prises à la gorge face à l’urgence des annonces qui sont comme des petites bombes. La lutte collective dans ce secteur a bien des difficultés à s’organiser dans ce contexte d’atomisation et les pistes qui nous semblent à travailler sont la convergence des secteurs attaqués à articuler avec les résistances locales et l’élaboration de chantiers alternatifs (mutualisation, lieux intermédiaires à défendre, débats à approfondir...).

Les moyens de résistance prennent aujourd’hui diverses formes, parfois artistiques avec la multiplication du nombre de spectacles traitant du travail et du chômage sous un angle critique comme cela nous est apparu dans le OFF de ce festival d’Avignon qui reste un véritable gouffre financier pour la plupart des compagnies qui s’y produisent, investissant de 5000 à 20 000€ pour espérer être repérés parmi les 1000 autres et faire quelques dates dans l’année.

Ces questionnements ont également contaminé le IN avec cette année, des débats organisés dans le cadre des « Ateliers de la pensée » traitant directement du sujet avec par exemple les quatre jours éclairant de la revue Théâtre/Public ayant pour thème « Théâtre en travail »3. On notera aussi le débat du Mouvement HF et du Collectif égalités citoyennes en actes portant sur une approche inter-sectionnelle des questions de genre et de racisme dans le spectacle vivant, un débat vivifiant permettant de montrer à quel point ce domaine et ce festival sont dominés par les hommes blancs d’un certain âge (professionnels comme spectateurs) et combien nous avons encore à lutter contre les mécanismes néo-coloniaux dans nos métiers qui assignent les femmes non-blanches, et particulièrement les afro-descendantes, à l’art identitaire. Un combat spécifique donc mais qui semble tout à fait en lien avec cette question de la précarité qui touche avant tout les plus vulnérables de ce système.

En guise de conclusion, pour alimenter la réflexion sur l’art vivant comme lieu de résistance, on citera la philosophe Isabelle Garo4 lors d’un des débats ’’Théâtre en travail’’ : «  L’artiste est aussi quelqu’un dont l’activité sociale est, peut-être on peut le dire comme ça, colonisée par le capitalisme puisque c’est à l’intérieur de ce système de production que cette activité existe. […] Comment est-ce que ce secteur à la fois intégré mais décalé par rapport à la logique marchande et la logique capitaliste peut être le lieu finalement de formes de résistance ? Ça ne relève pas d’une description économique mais du travail des artistes eux-mêmes, ça relève d’une réflexion très collective qui inclus le public aussi, mais du travail des artistes qui vont à un moment donné s’interroger sur leur statut, sur leur situation, sur leur position complexe à l’intérieur de cette réalité du capitalisme. […] Ça donne lieu à des œuvres qui sont extrêmement intéressantes parce que, au lieu d’être prises dans cette logique contradictoire complexe, elles reflètent cette logique contradictoire et elles y interviennent. »

Fanny Gayard, 20 juillet 2015


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