NPA 86

Unifier pour reconstruire un nouvel outil politique

jeudi 17 septembre 2015 par redac-npa86

Dans la continuité du texte sur l’expérience poitevine « Osons Poitiers », cette contribution a pour but d’approfondir la discussion sur la crise politique et démocratique que nous vivons, la crise de représentation des structures militantes, et les enjeux pour les anticapitalistes aujourd’hui.

Nous vivons un de ces temps politiques où les textes d’analyses les plus poussés, les plus justes, les plus intéressants, se trouvent en quelques instants dépassés et inaudibles. Le bras de fer entre le peuple grec et les institutions européennes évolue chaque jour. Or, de cette expérience, bien des choses découleront. C’est pour cela que ce texte tentera de ne pas parler directement des derniers événements. Ce n’est pas son but. Le temps politique étant multiplié par 3 en période de crise, je ne souhaite pas que la lecture actuelle de l’article soit dénuée d’intérêt pratique, le papier encore chaud et l’encre toute fraîche. Mais il est, dans le même temps, impossible de faire sans la Grèce, sans l’Espagne...

En effet, nos regards sont tournés vers ces deux pays du sud de l’Europe qui, alors que la majorité des nations européennes tombe dans la résignation et l’extrême- droite, voient des forces jeunes au caractère anti-austérité émerger. Il ne sert néanmoins strictement à rien de vouloir copier-coller des événements, des constructions. Cela ne marche pas. Syriza en Grèce et Podemos en Espagne, bien qu’ayant de nombreux points en commun, ne se sont pas fait de la même manière. Nous devons les étudier, afin d’avoir une ligne politique et tactique adéquate ici, en France.

Une approche globale de la situation

Dans un billet publié sur mon blog Mediapart*, intitulé « Changer le monde qui nous change autant que nous le changeons  », je tentais, à l’aide d’analyses de Daniel Bensaïd, d’avoir une approche de la crise des partis en trois temps qui peut se résumer ainsi :

  • Nous vivons une crise du capitalisme sans précédent, la société en est le reflet, elle se fracture. Les partis révolutionnaires ne sont pas adaptés à cette crise de société, leur fonctionnement « minoritaire » mettant de larges masses à l’écart. Cela a pour conséquence un affaiblissement généralisé du « mouvement ouvrier », de la gauche, qui, dans le même temps, est totalement divisé. Il faut alors recomposer à gauche du PS, pour reconstruire un nouvel outil.
  • L’unité est utile mais ne doit pas amener à la compromission puisque, justement, la crise politique et de représentation est le fruit des diverses trahisons de la gauche traditionnelle. La rupture avec le PS et ses alliés est un préalable indiscutable. Avec cette base, il faut créer du neuf, en s’inspirant du « meilleur du mouvement ouvrier », communiste, socialiste, écologiste, libertaire, révolutionnaire. Il faut paraître rassembleurs et surtout pas « politiciens ». Or, de nos jours, seule une fraction des travailleurs et de la jeunesse, très politisée, voit d’un bon œil l’unité « gauche de gauche ». Les autres perçoivent des « arrangements » par en haut.
  • Enfin la crise des partis est aussi une crise de perte de crédibilité idéologique. Nous sommes incapables d’imposer notre vocabulaire dans le débat public. Incapables d’être « hégémoniques » au sens gramscien(1) du terme, c’est-à-dire, pas de manière autoritaire, mais idéologique. Aujourd’hui, l’idéologie néo-libérale est ultra-hégémonique, dans les médias et, aussi, dans les comportements des opprimés qui ont intégré ces discours culpabilisants des dirigeants (les pauvres coûteraient chers, pollueraient, seraient dangereux...). Il nous faut alors ré-inventer des idées, un programme, un vocabulaire « de classe ». Reprendre l’offensive sur notre terrain.

« Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! »

Nul ne peut nier qu’il y a, dans ces problèmes de reconstruction d’un nouveau « parti », ou « parti-mouvement » (mais nous n’avons pas de mouvements spontanés pour l’heure), une divergence d’appréciation entre un vieux mouvement ouvrier encore fort - bien que « mort-vivant », à l’image du PCF avec lequel il est nécessaire de travailler dans les mouvements vu son poids, mais avec lequel il est impossible d’aller très loin à cause de ses comportements « bureaucratiques » et des rapports au PS qu’il continue d’avoir. Et, de l’autre côté, l’émergence d’une nouvelle génération militante.

Syriza et Podemos, à la différence du Front de Gauche en France, sont des « partis » qui n’intègrent pas les partis communistes grecs et espagnols. L’autre grande différence est que l’austérité dans le sud de l’Europe a été beaucoup plus forte qu’ici et cela a forcé à réagir vite. De grandes mobilisations ont eu lieu, notamment en Espagne, avec les Indignés ou les « Mareas », qui ont rassemblé des millions de personnes pendant de longs mois... Aujourd’hui, Podemos est une ex-croissance des luttes, qui compte plus de 100.000 adhérents (les chiffres montent même à 350.000 adhérents selon les sources !) dans environ 2000 comités locaux.

En France, il n’y a pas de lutte massive à l’échelle nationale. L’austérité, pourtant, est bien là. Mais elle arrive lentement. La grenouille cuit petit à petit, dans l’eau froide d’abord, puis, lorsque l’eau est bouillante, il est trop tard. Il y a donc un pourrissement de la situation, pas une explosion, c’est une des raisons qui fait que le FN grimpe et qu’il se mute en parti respectable, légaliste, à la différence d’Aube Dorée en Grèce, parti néo-nazi de type « nationaliste révolutionnaire », sensible au coup d’État. Dans les deux cas, il s’agit de l’extrême-droite, mais dans des situations sociales différentes, l’une explosive, l’autre calme. Mais à la différence de la Grèce, nous sommes en retard sur les forces de la réaction. C’est bien le FN qui apparaît comme la force « alternative » pour la masse des gens. Nous avons donc du pain sur la planche, pour construire un nouvel outil politique ; redoubler d’énergie dans la solidarité internationale, et tisser des liens avec la Grèce, l’Espagne, et tous les autres pays ; être présents sur le terrain des luttes, mais aussi dans les quartiers, les villages, pour faire de la politique, parler de nos idées.

Notre heure arrivera, nous devons être prêts en élaborant et en agissant dès maintenant.

* http://blogs.mediapart.fr/blog/alex...

(1) : Vient de la pensée d’Antonio Gramsci, marxiste italien du Xxème siècle, connu notamment pour sa théorie de l’hégémonie culturelle, qui explique que le maintient au pouvoir des capitalistes n’est pas le seul fruit de l’économie, mais aussi de la culture des mots, des comportements, de l’Histoire, du « réel », des sciences... Il démontre que rien est neutre et que la lutte économiste n’est pas suffisante pour gagner le pouvoir ; il faut être sur tous les fronts, pour gagner l’hégémonie des possibles face à celle expliquant « qu’il n’y a pas d’alternative ».

Alexandre Raguet

Cet article a été préalablement publié dans le journal "Prenons Parti" n°14.


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