NPA 86

Falsification délibérée des termes dans le débat politique

jeudi 25 février 2016 par redac-npa86

Tableau de Gustav Klimt

Dans le petit remous au sein des élites qu’a déjà provoqué la future loi sur le code du travail, écrite le doigt sur la couture (ce qui n’est pourtant pas le plus pratique) et l’oreille ouverte aux recommandations expresses des patrons, le premier ministre laisse entendre que deux camps se structurent : celui d’un gouvernement qui sait la nécessité des réformes, celui de ses adversaires, la prétendue « gauche conservatrice » qui entend ne rien changer. Voilà non seulement de quoi faire bondir devant un tel rappel de la rhétorique typique de l’époque Sarkozy, mais aussi l’occasion de clarifier un peu le propos, car il semble condenser à soi seul les travers de ce que, rapidement, on pourrait appeler « l’époque ». Et il y a fort à parier que cet argumentaire va ressortir face aux actions syndicales et surtout populaires qui commencent à se dégager.

Opposer ainsi d’un côté le « progrès » et le « conservatisme », quand il s’agit d’une réforme qui met en danger les droits du plus grand nombre, peut peut-être donner au premier ministre le sentiment d’être le despote éclairé d’une foule un peu balourde sur les bords, en tout cas très ignorante des avancées merveilleuses de la civilisation – laquelle passe bien sûr par l’exploitation ordonnée de notre force de travail. L’immobilisme, alors, la « conservation des privilèges » (remarquable tournure par laquelle nous avons appris que nous en avions) contre la volonté de gouverner, en dépit de ces atavismes multiples et pesants, et donc d’ouvrir la route du progrès par la réforme : voilà, à peu près, le schème qu’on se trimballe depuis plusieurs années, et ce, quelle que soit la couleur des gouvernements.

Progresser, c’est aller de l’avant, c’est l’étymologie latine. Son inverse exact, c’est la régression, notion propre à expliquer surtout des phénomènes psychologiques de toutes sortes. La conservation, c’est la pause, le retard, le délai, l’arrêt imposé par des forces contraires – au progrès. Conserver, c’est maintenir en l’état (comme dans les musées, prendre soin des oeuvres). Que l’offensive de la classe dominante se présente comme progrès réclame une analyse sérieuse : en même temps qu’elle gouverne, elle a les moyens de nous en tenir discours, de nous faire le récit de son action. Nous ne sommes pourtant pas contraints de la croire, évidemment. Mais il peut être utile de pointer du doigt un défaut. Comme toujours, ce discours est prolifique par ses silences.

Car on aura du mal à nous faire croire qu’il faut renoncer, au nom du progrès, à un projet d’émancipation, par exemple. Tout comme il sera difficile à un/e travailleur/se de tenir le durcissement de son exploitation pour une chose souhaitable, et un facteur de progrès. Mais c’est que le progrès est ailleurs, en réalité. Le mot sert bien à nous faire avaler la douloureuse couleuvre, mais il ne nous regarde pas, et pire : nous aurions tort d’en réclamer notre part. Un progrès pour qui ? Pour quoi ? Voilà ce qui n’est jamais dit, et reste noyé dans la confusion propre au terme lui-même : si c’est le progrès, on y va. La notion de « progrès » est devenu le fer de lance de la rhétorique de la classe dominante, et voici que par un tour de passe-passe langagier les intérêts de la bourgeoisie deviennent généreusement les nôtres, à nos dépens, bien sûr.

Ce n’est donc pas le « conservatisme » qui s’oppose au progrès du profit et à l’augmentation de l’exploitation, mais une autre version du progrès, celle qui propose d’en faire, pour commencer, un véritable progrès pour tous/tes, celle qui porte une revendication d’amélioration réelle de la condition de tous/tes.

Alors, oui, nous sommes contre le progrès de l’exploitation, contre le progrès du profit, contre le progrès de la sphère marchande qui se fait au détriment de tout le reste – mais pour le progrès qui conduira à rompre avec ce modèle délétère de société pour en inventer une autre, sur d’autres bases, et pour l’émancipation réelle.

Arthur Rimbaud


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