NPA 86

Un témoignage poitevin depuis la Plaza del Sol de Madrid

dimanche 29 mai 2011 par redac-npa86

Bonjour les amis,

Mercredi soir, j’ai décidé de prendre un train pour venir sur cet épicentre parce que, comme me l’a dit une bonne copine : « mieux vaux que tu sois là-bas présente, qu’ici absente ».

Depuis deux semaines en Espagne, un mouvement de protestation populaire a pris une ampleur jamais vue dans ce pays depuis le temps de la république. Il s’agit d’une véritable mobilisation citoyenne totalement indépendante et autogérée qui a abouti à la création de campements dans les places de toutes les villes du pays.

Ce mouvement (Los indignados, Democracia real ya, acampada sol, Movimiento del 15M …) s’organise autour d’une réflexion commune pour revendiquer la régénération démocratique du système politique et social.

L’épicentre de ce mouvement se situe à la puerta del Sol à Madrid.

À 11 heures, j’arrivais chez mon meilleur ami Diego. Il habite à 3 minutes de Sol.

Dans la cuisine : du café et plusieurs laptops[NDLR : micros ordinateurs portables.] sur la table. La discussion est très animée. Je comprends que l’assemblée d’hier du groupe de réflexion « Education et Culture » (auquel participent Diego, Eduardo et Laura) a été assez mouvementée et finalement assez frustrante. Jessi arrive épuisée après avoir passé toute la nuit à Sol. Elle fait partie de la commission audiovisuelle, elle essaye de faire le journal télévisé du mouvement.( http://www.youtube.com/user/spanishrevolutionsol#p/u )

À midi je découvre en direct le campement : un labyrinthe de stands faits avec des matériels donnés (essentiellement des meubles, des bouts de bois, cartons, plastiques et bâches), entouré des tentes pour dormir et des milliers d’affiches.

Prenez le temps d’un détour vers les dessin d’Eneko, ils en valent la peine.

En m’approchant de cette place que je connais si bien, en la voyant transformée en ce grand lieu de réflexion collective, je dois vous avouer que j’ai été très émue.

En Espagne, la crise économique de 2008 a frappé très fort. Actuellement il y a 5 millions de chômeurs (43% pour les moins de 25 ans). Il y a aussi un grave problème de logement avec de milliers de familles qui ne peuvent plus payer leurs hypothèques et paradoxalement deux millions de logements vides. Le gouvernement socialiste a beaucoup déçu jouant le jeu du capital. La liste d’hommes et femmes politiques accusés de corruption est longue. Les gens en ont marre.

Le campement ce n’est pas seulement un lieu pour manifester son mécontentement. C’est un espace pour essayer de réfléchir sur la reconstruction globale du système. Il abrite 17 commissions qui se chargent d’organiser et coordonner le mouvement, par exemple la commission de propositions, de communication, de légalité, la garderie, la bibliothèque, documentation, cuisine… Il y a aussi les stands des groupes de réflexion : politique, architecture et espaces publiques, migrations, féminismes, éducation et culture, santé, environnement, pensée et économie.

Avec Diego, on se promène, on regarde. Je fais la première photo et je l’envoie à mon chéri : l’énorme pub de L’Oréal qui couvre tout un immeuble a été transformée en gigantesque mur d’affichage. Ils ont enlevé le « L’O » et l’on ajoute « démocratie » à la place.

Le soir, j’assiste à la première assemblée. J’accompagne mes amis au groupe de réflexion. Je commence à comprendre comment ça marche.

Tous les jours il y a plein d’assemblées ouvertes à tout le monde. Elles ont lieu dans des places adjacentes à Sol. Les participants aux assemblées sont assez nombreux, par exemple à « Éducation et Culture » environ 300 personnes. (Quoi que parfois ils font sous-groupes et des sous-sous-groupes en fonction des sujets).

Il y a un modérateur, quelqu’un qui gère les tours de parole et 2 personnes qui font chacun un compte-rendu. Tous ces rôles tournent à chaque assemblée.

Il existe trois signes qu’on fait avec les mains pour ne pas générer du bruit : un pour être d’accord (les mains en l’air) un autre pour le désaccord (les poignées croisées) en un autre pour éviter les redites (les mains font une moulinette).

Les assemblées se font dans la rue, les gens sont assis par terre. Les échanges sont parfois vifs même si on essaye de ne pas être trop « émotionnel ». Ça avance très doucement. Mais ça avance. Ensemble.

À 23h30 la réunion finit. Je n’ai pas pris des photos, ni filmé.

On s’approche du campement pour voir Jessi au stand audiovisuel. C’est impressionnant : caméras, stations de montage… Je rencontre une connaissance, on discute, je filme un peu. Nous partons. Sally, une autre copine documentariste, vient avec nous boire un coup. Elle me dit « personne ne filme là-dedans, tu es la première, ils ne veulent vraiment pas ». De toute façon je n’ai filmé rien d’extraordinaire.

Aujourd’hui, après le petit-déjeuner vers 11h du matin, je pars avec Diego. Nous voulons filmer. Petite caméra, petit micro, nous allons au stand « Féminismes : trans-marica-bollo » (trans-PD-gouine) parce qu’ils ont des affiches qui tuent. Nous réalisons un entretien à une jeune fille super sympa. On parle de leurs revendications, des ateliers qui réalisent, de la vie dans le campement… Nous filmons d’autres témoignages.

On mange à la maison. On vient d’apprendre que le campement de Barcelone à été délogé violemment. On cherche des vidéos. Tous les media en parlent. Les images sont assez dures.

http://www.youtube.com/watch?v=PtaNg8c8OtU

http://www.elpais.com/videos/espana/Brutalidad/desalojar/Plaza/Catalunya/elpvidnac/20110527elpepunac_3/Ves/

Tout de suite par Internet on convoque une concentration à Sol pour 19h en solidarité avec les compañeros y compañeras de Plaça Catalunya.Il faut emmener des fleurs.

Nous voulions nous reposer après le repas, mais un déluge tombe à Madrid. Avec Eduardo on prend k-way et parapluie et on file au campement pour voir de quoi ont-ils besoin. Là-bas tout le monde bosse, on pique les bâches pour déloger l’eau, on couvre le matériel avec des plastiques, on pousse les flaques avec des balais… Nous allons chercher du bois pour faire des mâts pour tenir les bâches.

Finalement le soleil sort à Sol.

J’ai encore une heure avant la concentration. J’en profite pour faire des photos des affiches qui sont partout. Il n’y a pas du graphisme, ou à peine. C’est de la parole : réflexions, messages, slogans... il y en a des milliers.

Les gens arrivent petit à petit : Iris, œillets, fleurs en papier, marguerites… Je n’ai pas de fleur, mais quelqu’un m’offre une rose blanche. Je fais des portraits de gens avec des fleurs. Tout le monde est beau.

Des milliers de personnes sur la place mais apparemment beaucoup moins que le week-end dernier. En tout cas, super ambiance ! On chante, on crie, on invente. « Barcelona, no estás sola » « Lo llaman democracia y no lo es » « Menos fútbol y más educación » « Estas son las llaves de casa de mis padres »

Après trois heures de concentration, on demande aux gens de s’asseoir parce qu’il va avoir lieu une assemblée générale.

On s’installe. Ce n’est pas facile car nous prenons plus de place assis que débout, en plus il faut respecter le marquage au sol qu’indique les couloirs sur lesquels il ne faut pas s’asseoir pour assurer des passages.

Je suis impressionnée. Une AG à 1000, 2000 personnes ? ( http://www.youtube.com/user/spanishrevolutionsol#p/u/4/bf3GHn26Fw8 )

Tour de parole, propositions, votations… Discussions sur le futur du campement. Ils veulent partir dans pas longtemps, mais ils veulent aussi assurer la suite du mouvement avec des assemblées dans tous les quartiers de la ville. Comment canaliser toute cette énergie ?

Un homme de plus de 80 ans prend le micro. Il commence par dire « les jeunes : je vous respecte, je vous aime et je vous envie ». Il réalise une très belle intervention. Il dit qu’il conteste l’habitude de faire une minute de silence à Sol tous les jours à minuit, parce que ça fait plus de 70 ans qu’on garde du silence en Espagne et il trouve qu’il est arrivé le moment de parler.

L’AG finit à une heure du matin.

Nous allons manger quelque chose puis nous passons voir Jessi pour lui donner nos images du stand « féminismes ». Ils vont monter une petite vidéo pour le journal.

Maintenant il est cinq heures et demie du matin. J’essaye de finir d’écrire cette lettresans faire trop de fautes. Il me reste encore deux jours ici avant de rentrer à Poitiers. Demain on va à la première assemblée de quartier (le nôtre, La Latina) et le soir grande assemblée pour décider quand et comment démonter le campement.

Je suis heureuse, ces jours j’ai assisté à des événements totalement nouveaux dans la société espagnole. La parole, les idées circulent. L’écriture des revendications est lente. Il y a plein de gens impatients de sortir un document base de travail, mais on ne refonde pas une société en deux semaines. La méthodologie est à inventer. Je me dis que je vais commencer à aimer le terme « démocratie participative », quoi que je préfère toujours le vieux « El pueblo unido jamás será vencido »

A+

Odile

, une caméra fixée sur la Puerta del Sol à Madrid (malheureusement arrêtée depuis quelques jours, mais sait-on jamais !).

http://madrid.tomalaplaza.net/



Les photos ci-dessous sont d’Odile, elles lui appartiennent.


Portfolio

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