NPA 86

Grèce. « La lutte pour l’âme de Syriza »

mardi 21 juillet 2015 par redac-npa86

Entretien avec Sotiris Martalis

Le « mini-gouvernement » virtuel grec a remboursé lundi le FMI et la BCE. Il « reçoit » 7,16 milliards de prêt relais (avec intérêts) du Mécanisme européen de stabilité et renvoie de suite 6,65 milliards, le lundi soir au FMI et la BCE. Les créanciers et leurs institutions tiennent la barre dans tous les domaines. Tsipras veut obtenir l’assurance de disposer de 120 députés loyaux, pour ne pas être soumis à un vote de « défiance ». Or, il dispose de 149 députés de Syriza. Si les 39 ayant voté non ou abstention (32 plus 7) sont soustraits, il lui en reste 110. L’effort pour « regagner » des « opposants » s’accentue. Cela, alors que les difficultés s’accumulent. Une partie des députés de la Nouvelle Démocratie (ND) – et, y compris, des députés de Syriza qui avaient voté Oui à l’accord – dépendent du vote des régions rurales. Pour défendre leur siège à la Vouli, ils ne peuvent soutenir la partie de « l’accord » ayant trait à l’agriculture. Comment, dès lors, voter une hausse des prix du carburant (par suppression de la subvention), des entrants par hausse de la TVA ? Sans mentionner la preuve à faire par les agriculteurs déclarés qu’ils sont des « agriculteurs directs ». Donc ce chapitre du plan de la Troïka a dû être reporté ; comme les « détails » de la nouvelle loi sur les retraites. Quid, demain, de l’attitude de certains députés d’ANEL ?

Nous publions ci-dessous un entretien avec Sotiris Martalis, membre du Comité central de Syriza, membre de DEA et syndicaliste présent actif dans ADEDY et le courant syndical de gauche META. Dans les semaines à venir, il est très peu probable qu’une mobilisation sociale s’exprime, alors que la scène politique et parlementaire est agitée. (Rédaction A l’Encontre)

*****

Quelle est la situation au sein de Syriza suite au vote au parlement ?

Il y a eu deux développements importants durant la semaine. L’un a été les 109 signatures de membres du Comité central d’une déclaration qui s’opposait à l’accord [avec l’Eurogroupe] et appelait à une réunion de cet organe. Le deuxième a été le vote de 39 députés·e·s de Syriza qui consignaient leur opposition : 32 ont voté « non », 6 se sont déclarés « présent·e·s » [abstention] et l’absence d’un député a été enregistrée.

Le nombre de ces votes fait de la gauche de Syriza, de fait, la troisième force au sein de la Vouli, le Parlement [qui compte un total de 300 députés·e·s]. C’est un grand problème au sein de Syriza et cela a ouvert de vastes débats.

Tsipras a désormais conduit une réorganisation du gouvernement afin de se débarrasser de ceux qui se sont opposés à lui au Parlement. Il a aussi exigé la démission de la présidente du Parlement, Zoe Konstantopoulou. Il a expulsé les ministres qui appartiennent au Courant de gauche qui ont voté « non » ou « présent » aux « propositions ». Cela comprend le ministre de l’énergie Panagiotis Lafazanis, qui a été remplacé par l’ancien ministre du travail Giorgos Stathakis ; l’adjoint du ministre du travail Dimitris Stratoulis a été remplacé par Pavlos Haikalis, un acteur comique populaire et membre du partenaire de droite de Syriza au gouvernement, ANEL [Grecs indépendants], accordant à ce parti un autre poste au sein du gouvernement ; enfin, Costas Isychos, adjoint du ministre de la défense, a été remplacé par Dimitris Vitsas, un membre de Syriza loyal à Tsipras.

Tsipras a aussi nommé un député du Courant de gauche qui a voté « oui » à un poste de ministre : Yannis Amanatidis, qui a été promu adjoint du ministre des affaires étrangères. Tsipras a aussi changé le principal porte-parole du gouvernement, Gavriil Sakelaridis, qui a été remplacé par Olga Gerovasili.

Comment décrirais-tu l’atmosphère parmi la base de Syriza ?

L’atmosphère dans le parti est pour le « non » à l’accord. 60% des comités de coordination régionaux ont pris position pour le « non » ­– à Thessalonique et au sud d’Athènes pour ne mentionner que deux exemples.

Je ne peux m’exprimer avec certitude quant à l’humeur de la population. Ils ont énormément de questions. Ils sont convaincus que Tsipras a combattu durement avec les « Européens ». Ils croient que les officiels européens lui ont fait un dur chantage et qu’il a fait le mieux qu’il pouvait. Mais nous verrons ce qui se passe lorsque toutes ces nouvelles mesures d’austérité commenceront à frapper les gens.

C’était une excellente chose qu’il y a eu un appel à la grève de la part de la Confédération syndicale du secteur public [ADEDY] lors du vote parlementaire. C’est une décision qui avait été prise seulement deux jours auparavant. Nous n’avons donc pas eu suffisamment de temps pour préparer la grève. Malgré cela, il y a eu deux appels à manifester : l’un dans la matinée du vote, le second pour un meeting ouvert alors que le Parlement débattait de l’accord. ADEDY a déclaré qu’il continuerait de combattre et de faire grève contre l’austérité ainsi que de défendre nos conditions d’existence. Il y avait à ces deux manifestations des milliers de personnes. C’est un bon premier pas.

Comment la gauche de Syriza a-t-elle réagi lorsque l’accord avec les Européens a été annoncé ?

Le Réseau rouge (Red Network) au sein de Syriza, au sein de la Plateforme de gauche avec le Courant de gauche, a pris l’initiative de faire connaître nos critiques largement ainsi que d’appeler à voter « non » au Comité central. 109 membres de cet organe – soit une majorité sur un total de 201 – ont exprimé leur opposition à l’accord.

C’est, en réalité, un résultat fondé sur l’opposition de gauche qui s’est construite au cours des dernières réunions du Comité central. C’est la Plateforme de gauche, en parallèle avec des forces de la gauche de la majorité, ainsi que du KOE [organisation d’origine maoïste faisant partie de Syriza, dont les 4 député·e·s ont voté « non »]. Il n’a pas été possible de prendre des mesures disciplinaires car les instances du parti n’avaient pas pris de décision sur le type de vote.

Pour les député·e·s, toutefois, il y a eu des pressions pour qu’ils soutiennent le gouvernement. Malgré cette pression, 39 n’ont pas voté en faveur des mesures d’austérité.

Le vote au Parlement s’est déroulé une semaine et demie après le référendum du 5 juillet au cours duquel 61,3% des électeurs ont dit « non » à une proposition d’austérité antérieure. Quel rôle le vote au référendum a-t-il joué dans la construction de l’opposition de gauche au sein de Syriza ?

La décision de Tsipras d’appeler à un référendum trouve sa source sous l’effet de deux principales pressions.

La première est celle des Européens. Ils ne voulaient pas qu’un gouvernement de gauche remporte un succès et offre une solution alternative pour l’Europe. Ils voulaient faire un exemple pour Podemos dans l’Etat espagnol et le Sinn Fein en Irlande. Ils ont exercé de très fortes pressions sur le gouvernement, exigeant des mesures pires que les antérieures et demandant à ce que Tsipras accepte.

La seconde, il y a eu des pressions sur Tsipras en raison de la position très claire de la Plateforme de gauche selon laquelle ses partisans ne voteraient pas en faveur de telles mesures. C’était un choix difficile pour le gouvernement. Tsipras a donc choisi d’appeler au référendum.

Le vote OXI était la voix de la base, des gens d’en bas : des citoyens âgés, des jeunes, des travailleurs, etc. Il a permis de construire la conviction que l’on peut résister, que l’on peut bâtir une alternative. Tout cela a frayé la voie, je pense, à ce que nous voyons maintenant : les 109 membres du Comité central qui s’opposent à l’accord et les 39 député·e·s de Syriza qui ont voté contre.

Quelles sont les prochaines étapes de la bataille au sein de Syriza ?

C’est maintenant qu’arrivent les pas difficiles. Nous avons appelé à une réunion du Réseau Rouge et de ses sympathisant·e·s à l’échelle nationale afin de prendre des décisions quant aux prochaines étapes et comment nous allons réagir face aux politiques d’austérité. La réunion a été très bien suivie et les débats fort utiles ; d’autant plus que des membres, issus de courants historiques de la gauche grecque, ont adhéré, en pleine connaissance de cause, au Red Network.

La Plateforme de gauche va probablement appeler à une réunion publique. L’une des premières choses qu’elle discutera est notre solution alternative. La grande question que Tsipras a publiquement posée au Parlement est la suivante : si vous n’exprimez pas votre accord aux propositions, quelle est votre alternative ? Il a déclaré que sans accord avec les créanciers, le seul résultat est la banqueroute et la panique.

La Plateforme de gauche a avancé des propositions en faveur de la nationalisation des banques et pour le contrôle des capitaux ainsi que bien d’autres objectifs. Cela pourrait être une réponse à la question de Tsipras.

Au-delà de ça, il y a d’autres questions réelles. Au sein des sections locales de Syriza, la question est de savoir ce qui peut être fait et comment le faire. Des secteurs de la population de Grèce observent ces discussions et attendent les résultats de cette lutte et de cette bataille au sein de Syriza.

En même temps, les partis de droite tentent d’exploiter les divisions au sein de Syriza.

C’était ouvert lors des débats au Parlement sur les mesures d’austérité. Vangelis Meimarakis, le nouveau dirigeant du parti conservateur Nouvelle Démocratie [qui remplace Antonis Samaras, l’ancien premier ministre, qui a démissionné suite au résultat du référendum], a défié Tsipras. Il a déclaré que Tsipras ne pouvait considérer obtenir des votes de l’opposition sur toutes les questions difficiles tout en ayant des gens au sein de son propre parti qui votent contre elles, tout en continuant à avoir une coalition gouvernementale composée exclusivement de Syriza et d’ANEL pour appliquer ces mesures. Meimarakis faisant clairement appel à un gouvernement d’unité nationale qui comprendrait la Nouvelle Démocratie.

Evangelos Venizelos, l’ancien dirigeant du parti « socialiste » PASOK, a aussi demandé instamment que les ministres de Tsipras signent la législation permettant les mesures d’austérité. Il l’a fait en sachant que Lafazanis et d’autres ne signeraient pas un tel document.

Après la fin du vote parlementaire, à 4 heures du matin, le principal porte-parole de Syriza a fait une déclaration à la presse exprimant trois choses : la première que le gouvernement était parvenu à faire passer l’accord et que la tâche difficile désormais sera de l’appliquer. La deuxième : qu’il y aura de grands bouleversements au sein de Syriza pour régler les comptes avec les députés qui n’avaient pas voté « oui ». Le troisième point que cela serait achevé aux alentours du mois d’octobre, ce que les journalistes ont pris comme étant une suggestion que de nouvelles élections auraient lieu à ce moment.

Nous allons voir ce qui se passe au cours des prochains jours. Ce nouveau Mémorandum – qui fait suite aux accords de 2010 et 2012 – signifie une énorme augmentation des prix d’un grand nombre de biens. Il augmentera les impôts. Et il contient de nombreuses mesures très difficiles, telles que l’augmentation des années de travail avant de pouvoir partir à la retraite et de recevoir une rente. Il y a ensuite des privatisations supplémentaires des services et des biens de l’Etat.

Pour Syriza, toutes ces mesures reviennent à couper la branche sur laquelle la coalition de « gauche radicale » est assise. Si cette branche est coupée, la coalition, sous sa forme actuelle, s’écroule. Il est difficile de prédire ce qui va se passer maintenant pour Syriza. Certains membres dirigeants parlent non seulement de réunir le Comité central, mais aussi un Congrès du parti.

Est-il aussi possible que les médias dominants, qui encensent Tsipras aujourd’hui comme grand chef d’Etat pour avoir fait adopter l’accord, tenteront de le démolir demain.

Une semaine avant le référendum Tsipras était dénoncé par les médias de masse comme un aventurier désireux de risquer le pays et ses finances. Il est désormais vu comme un homme réaliste. Le problème maintenant, pour les médias, est l’opposition de gauche de Syriza. Les thèmes sont : ils veulent abandonner l’euro pour la drachme et ils disent des choses complètement folles.

Mais tu as raison, au cours des prochaines semaines les médias pourraient tenter de descendre à nouveau Tsipras. Cela dépendra de quelle est leur cible.

Dans le sillage du vote parlementaire, certains à gauche, y compris le Parti communiste grec (KKE) et des secteurs d’Antarsya, la coalition anticapitaliste, affirment qu’ils étaient justifiés d’être demeurés en dehors de Syriza. La capitulation de Tsipras, disent-ils, démontre que Syriza est réformiste et destinée à se vendre.

C’est une bêtise. Bien sûr, Tsipras s’est couché sous la pression des grands pays européens et devant les officiels européens. Mais, dans le même temps, il y a la majorité du Comité central et une bonne partie des député·e·s qui résistent contre cela. L’espoir des gens les plus attentifs actuellement est qu’ils verront ce qui se passe au sein de Syriza et y trouveront une solution.

Vous pouvez dire que les réformistes vont toujours nous trahir, et que tout cela se terminera mal. Vous pouvez rester au dehors et être purs. Mais observez le KKE. Il a combattu constamment Syriza et refusé de soutenir OXI lors du référendum. Les statistiques électorales indiquent pourtant que les trois quarts des sympathisants du KKE ont voté contre la ligne du parti de gâcher leurs votes [en votant deux fois non, annulant le vote] et, au lieu de cela, ont soutenu l’appel de Syriza à voter OXI.

L’un des résultats du référendum a été que la confiance de la classe laborieuse en elle-même est bien plus élevée et que les illusions au sujet de l’Union européenne et de l’Eurozone sont bien plus faibles. Cela donnera plus de force à la gauche dans les luttes à venir, dans et au-dehors de Syriza. Et cette confiance est le résultat de ce qui s’est passé au sein de Syriza, en parallèle avec des sections de la gauche en dehors de celle-ci, y compris des parties d’Antarsya.

Si vous voulez parler en termes de tradition socialiste révolutionnaire, l’approche du front unique est une approche correcte dans le cadre grec, y compris pour modifier les rapports de force au sein de la coalition Syriza. Vous constituez un front commun avec les réformistes (ce qui a été le cas dans Syriza qui est une coalition) et des secteurs de la classe laborieuse qui peuvent avoir des illusions quant aux possibilités de réformes et alors vous vous battez, dans le cadre des mobilisations et propositions pour les gagner à des positions faisant ressortir la conflictualité de classe propre à la situation. Vous ne restez pas juste de côté et dite : « Ce sont des réformistes et ils vous trahiront. »

Nous ne savons pas comment les choses vont se dérouler dans les jours et semaines à venir, mais nous ferons de notre mieux pour combattre pour la gauche.

(Traduction A l’Encontre, entretien publié le 20 juillet 2015 sur le site SocialistWorker.org ; légère édition du texte après discussion avec Sotiris Martalis)


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