NPA 86

De l’esclavage à la liberté forcée

vendredi 12 février 2016 par redac-npa86

Les 28 janvier une conférence fut donnée au centre Mendès-France (Poitiers) par Céline Fleury, chercheuse au CNRS, sous le titre pré-cité, expliqué par un sous-titre plus explicite : « Histoire des travailleurs africains engagés dans la Caraïbe et la Guyane françaises au XIXème s. »

Cet épisode de l’Histoire de France, situé juste après l’abolition de l’esclavage de 1848, au moment où démarre en grand la colonisation de l’Afrique, est particulièrement mal connu, et souvent sujet à des interprétations erronées.

Quelques dates :

1794 : première abolition de l’esclavage

1802 : rétablissement de l’esclavage par Bonaparte en Haïti et en Guadeloupe (La Martinique, occupée par les Anglais, n’a pas connu la première abolition, les grand propriétaires des Iles Bourbon (auj. La Réunion) et de France (auj.Maurice), ayant fait de la résistance passive.. Haïti se soulève, et malgré l’envoi d’un corps expéditionnaire français et la capture scandaleuse de Toussaint Louverture, le pays devient la première république Africaine de l’Histoire.

1815 : chute de Napoléon, une partie des colonies à sucre françaises passe sous domination coloniale anglaise : Dominique et Sainte Lucie dans les Caraïbes ; Maurice (Ile de France), Rodrigues, et Seychelles dans l’Océan indien. La Martinique est « rétrocédée « à la France.

1833 : abolition de l’esclavage en Angleterre (conditions particulières, hors sujet ici)

1848 : deuxième abolition de l’esclavage en France. Les anciens esclaves deviennent citoyens, et reçoivent un état-civil.

Première idée reçue :

Tout est pour le mieux pour les anciens esclaves ? Pas du tout ! Le paternalisme français considère ces nègres comme des enfants qu’il faut guider. On leur a déjà attribué un nom d’office, souvent leur prénom d’esclave christianisé, mais il y a aussi des sobriquets, voire des noms ridicules.

Leur liberté est surveillée et limitée. Le délit de « vagabondage » est puni, ils doivent être munis d’un livret qui permet de les contrôler en permanence.

Deuxième idée reçue :

Suite à la « fainéantise » des anciens esclaves, on aurait proposé des contrats à des Africains libres, afin de venir travailler dans les plantations de cannes des grands propriétaires (békés aux Antilles, gros blancs à l’Ile Bourbon rebaptisée Réunion). Devant le succès relatif de cette opération, les engagés africains auraient été remplacés par des engagés Indiens, à l’imitation de ce que fait l’Angleterre.

En réalité, ce pays refuse de laisser partir dans les colonies françaises ses ressortissants. Et, c’est par une forme de chantage, que la France va chercher en Afrique des engagés, alors que la mode est plutôt aux conquêtes coloniales. Ce chantage fonctionnera : entre 1859 et 1862, l’Angleterre autorise la France à puiser dans son « Empire indien » (en fait dans le sud de l’Inde) des engagés.

Troisième idée reçue :

C’est la même chose entre les Antilles et la Réunion. Pas du tout, cette dernière colonie reçoit des engagés de l’Afrique australe, et participe à la « libération », puis l’engagement, d’esclaves issus du trafic qui concerne des pays comme l’Angola ou le Mozambique et dont la destination principale est l’Amérique, notamment Cuba et le Brésil (NB : abolition à Cuba en 1886, et au Brésil en 1888)

Quatrième idée reçue :

Il n’y a qu’une catégorie d’engagés africains. C’est faux : la France, certes engage des hommes libres, à partir de pays en devenir, qui sont peuplés, entre autres de descendants d’esclaves libérés (Liberia et surtout Sierra Leone), et qui se louent dans la marine des pays européens. Notons que Gorée, l’ancien site esclavagiste, fait partie des colonies françaises, comme les Antilles et l’Océan indien, et qu’on y recrute aussi des gens libres.

Mais la France a besoin, pour ses îles à sucre, de travailleurs agricoles, et non de marins (en Guyane française, des engagés se plaignent d’avoir été trompés sur leur contrat d’engagement, et certains partiront pour les autres Guyanes) .

Alors, quelle solution ? Elle est simple : on rachète à des trafiquants des esclaves, que l’on affranchit ; et qui dans la foulée deviennent des engagés forcés ! C’est ce qui se passe dans deux régions exclusivement : au Sénégal, autour de Gorée, et au Gabon.

Ce rachat suppose que les nouveaux libres contractent une dette à l’égard de ceux qui les ont rachetés, ainsi qu’une deuxième dette afin de payer leur transport jusqu’en Amérique, et ce, d’autant que, libéralisme oblige, ce sont des entreprises privées qui conduisent les « rachetés » vers les colonies d’Amérique.

Par rapport à la traite des esclaves, il y a quelques améliorations : on surveille la santé physique et morale des engagés forcés ; mais des pratiques anciennes demeurent : obligation d’exercices physiques (danses), examens des corps des hommes et des femmes sans souci de pudeur. Arrivés dans les plantations, appelées également habitations, les engagés sont certes payés, mais leur salaire consiste surtout à racheter leur dette, d’autant qu’on limite leurs droits aux cultures vivrières. A condition qu’ils ne soient jamais malades, empêchés (par exemple pour grossesses, ou catastrophes naturelles), il faut compter dix années de travail pour espérer ne plus être débiteurs.

Terminons en disant que, bien entendu, c’est parmi les vrais libres que des travailleurs retournent en Afrique, par contre les rachetés se fixent aux Antilles ou en Guyane. Ils ne sont pas toujours bien considérés par les créoles, dont ils ne parlent pas la langue, et qui les désignent sous le vocable « Kongos ». Peu à peu, ils se fondent dans la population générale, notamment par concubinage, voire mariage, et aujourd’hui on ne reconnaît leurs descendants que par les patronymes africains qu’ils ont conservés.

Alain Duval


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