NPA 86

Contre le mémorandum Tsipras, à gauche toute !

lundi 17 août 2015 par redac-npa86

Photothèque Rouge/DUVERT Pierre

Le vote du Parlement grec intervenu vendredi 14 août au matin sur « l’accord » avec les créanciers –c’est le terme officiel pour ne pas parler de memorandum– marque la fin de Syriza tel qu’il était connu jusqu’alors, et surtout tel que beaucoup l’avaient considéré, ou même idéalisé : ce parti, lancé dès sa fondation sur une base réformiste teintée d’accents radicaux, est devenu le parti du mémorandum numéro 3, le « mémorandum Tsipras » comme le dit le KKE (PC grec).

A cette occasion, ce qui ce matin était surtout mis en avant par les commentateurs, c’est le passage à un degré irréversible de la crise de Syriza : pour obtenir la majorité, Tsipras a une nouvelle fois fait quasiment le plein des voix des partis de la troïka (Nouvelle Démocratie, PASOK, POTAMI), avec un total de 222 OUI contre 64 NON (KKE, Chryssi Avgi et des députés Syriza), 11 abstentions et 3 absents. C’est en fait une fort petite augmentation des contestataires Syriza de la ligne majoritaire : 32 contre (parmi lesquels Varoufakis) et 11 abstentions. Mais du coup, le nombre de députés Syriza ayant approuvé le mémorandum est de 118, alors que le seuil « psychologique » pour affirmer la solidité du groupe parlementaire Syriza est fixé à 120. Dans ces conditions, Tsipras a évoqué la possibilité d’élections législatives en automne, pendant qu’était avancée aussi, sans confirmation à cet instant, l’éventualité d’un vote de confiance. Qu’on ne s’y trompe pas : sur un vote aussi décisif pour Syriza, porté au gouvernement comme le « parti anti-mémorandum », les pertes de voix pour la ligne Tsipras sont infimes, sans lien avec la portée symbolique de ce qui constitue un reniement par rapport aux engagements : ainsi, sur le vote des premières mesures le 15 juillet, 32 députés Syriza avaient voté contre, 7 s’étaient abstenus et, sur le vote complémentaires du 22 juillet, les chiffres étaient de 31 et 5. Alors bien sûr, les questions sur l’avenir de Syriza et sur le devenir des oppositionnels sont importantes, mais le plus important en cet instant est plutôt de voir quelle est la portée de ce troisième mémorandum, quelles sont les perspectives pour le combattre, ce qui implique la construction d’une large opposition de gauche sur le terrain social et politique.

Un coup de grâce contre la population et les acquis sociaux

L’ex-troïka, devenue quartet, ou plutôt la Quatrastrophe (pour essayer de traduire l’expression grecque « teratroïka » pour la désigner à gauche), est arrivée à ses fins : forcer le gouvernement Syriza à franchir le pas supplémentaire d’une capitulation totale par rapport à son programme (minimum) de Thessalonique et à ses objectifs proclamés, qui étaient de mettre fin aux politiques de destruction sociale des précédents gouvernements, et cela d’ailleurs sans que soit acquise en cet instant « l’aide » de 86 milliards espérée. En effet, la position actuelle d’abstention du FMI et le souhait de Schaüble d’un prêt-relai avec comme prétexte de mieux prendre le temps d’évaluer les mesures votées (les députés grecs ont eu pour leur part moins de 24 heures pour en étudier les 300 à 400 pages…) laissent planer un doute sur l’issue de « la bataille des négociations » dont la majorité de Syriza fait désormais une épopée… Le ministre de l’économie Stathakis n’hésite pourtant pas à déclarer : « Ce mémorandum est bien meilleur que les deux précédents » : voilà où nous en sommes arrivés après sept mois de gouvernement Syriza et de refus d’engager des mobilisations populaires pour rompre avec la logique de l’Europe du capital. Or, le contenu de ce nouveau mémorandum est bien dans le prolongement des précédents, arme de destruction massive du niveau de vie et des droits sociaux. Qu’on en juge sur quelques mesures :

  • Dans un pays où le temps de travail effectif est le plus long d’Europe, les retraites passent à 62 ans minimum (avec 40 annuités), avec suppression de retraites avancées, et les dépenses retraites vont baisser de 0,5 % du PIB en 2015, de 1% en 2016.
  • Impôts : augmentation entre autres pour les paysans (+20 % en 2016), les retraités, les PME. Augmentation de la taxe de solidarité, qui constitue un véritable impôt : à noter que la Quatrastrophe veut faire baisser de 8 à 6 % le taux le plus élevé prévu pour les plus riches !
  • Casse de la Fonction Publique : retour aux politiques précédentes, avec reprise de l’évaluation et mise en disponibilité ; salaires prenant en compte les compétences et la productivité, suppression de postes. A noter que dans le privé, les patrons menacés d’impôts en hausse font du chantage aux licenciements.
  • Caisse de privatisations : cette politique contre laquelle Syriza avait été élue, et qui en fait consistait à vendre les richesses nationales pour une bouchée de pain, est réinstaurée, avec l’objectif de récupérer 50 milliards, ce qui en soi suffit à montrer l’absence de réalisme de ce plan, qui en fait, comme les précédents est une impasse économique (la récession est d’ailleurs prévue à 3,2 %, ce qui laisse bien peu d’espoirs de relance !) mais une attaque supplémentaire contre la population, avec une progression dans l’atteinte à la souveraineté nationale : certes, la caisse de privatisations ne sera pas établie au Luxembourg, comme le désirait Schaüble (Syriza en fait une grande victoire…), mais la Quatrastrophe aura un droit de regard permanent, sans oublier le contrôle général de la situation tous les 3 mois par ses représentants.
  • Si on ajoute 25 milliards prévus pour la recapitalisation des banques – troisième sauvetage depuis 2010 avec, en 2013, 23 des 25 milliards d’aide reçue par l’Etat grec versés aux mêmes banques…– on voit à quel point Syriza s’est totalement englué dans la gestion du libéralisme le plus antisocial. On comprend que dans ces conditions, Tsipras continue à couvrir son très réactionnaire ministre de la police et à produire des arguments honteux pour tenter de justifier la répression (contre les manifestants anti-austérité, contre la population de Skouriès refusant l’extension des mines d’or…) et les incroyables condamnations contre trois manifestants du 15 juillet, sans oublier des interpellations de journalistes : comme au « bon vieux temps » de la troïka intérieure, à défaut de pouvoir justifier sa politique, Syriza gouvernera en s’appuyant sur la police, qui semble d’ailleurs avoir bien perçu le message autorisant les pratiques barbares.

Non jusqu’au bout !

Face à une situation ressentie déjà comme désespérante – avec comme risque la perte de tout espoir d’une solution à gauche et une vague de résignation – il est évidemment urgent de se mobiliser, avec comme base inoubliable (tout est fait pour la faire oublier !) les 61 % du NON du 5 juillet. La difficulté de la situation est aggravée par le fait que toute mobilisation sociale prend aujourd’hui une dimension politique dans un contexte devenu explosif à gauche : la discussion jeudi au Parlement a été l’occasion de violents échanges internes à Syriza, précédée d’une déclaration de membres de la Plate Forme de Gauche et de courants d’Antarsya en faveur d’un regroupement de celles et ceux qui à gauche veulent prolonger le NON du 5 juillet. Ainsi, même si un congrès de Syriza est prévu pour l’automne, rien ne dit que la PF ne quittera pas Syriza avant. En même temps, de nombreuses déclarations vont dans le sens de garder Syriza comme instrument « unitaire », mais celles-ci sont contradictoires, entre la jeunesse de Syriza qui condamne le mémorandum et le courant de l’hebdo Epochi qui veut l’unité pour l’unité… Par ailleurs, le KKE confirme son réalignement : pas question de faire campagne pour quitter actuellement la zone euro (c’était l’un de ses axes toutes ces dernières années), et ses principales cibles, maintenant que Tsipras s’est « démasqué », semblent être la PF de gauche de Lafazanis et la gauche anticapitaliste (Antarsya) ! Cette dernière est elle-même divisée, une bonne partie ne cautionnant pas ce qui est vu comme une opération de la PF de gauche dont l’abondance des discours ne repose pas sur une pratique militante conséquente dans le mouvement de masse… Autant de raisons qui doivent pousser à être ouverts et exigeants à la fois, en ayant pour boussole d’offrir des perspectives de larges mobilisations anti-austérité.

Certes, les manifs du 13 août contre le mémorandum – à l’appel de la fédé du Public ADEDY, de la gauche radicale et anticapitaliste et de PAME\KKE – n’ont pas rassemblé grand monde, à la veille du 15 août, pic des vacances en Grèce, sans oublier de prendre en compte le découragement du mouvement social devant une telle désillusion pour ce en quoi bon nombre avaient cru. Mais les mobilisations ne vont pas manquer de reprendre, contre la poursuite de l’austérité : elles pourraient alors être dynamisées par le rappel unificateur du NON massif clairement anti mémorandum du 5 juillet. Même s’il n’y a pas actuellement de cadre national, des comités pour le NON jusqu’au bout ont une existence locale çà et là, et pourraient jouer un rôle important pour donner un caractère unificateur aux mobilisations, à condition de ne pas mettre de préalables tels que la sortie de l’euro, qui fait divergence au sein du mouvement de masse.

Et cette divergence, on la retrouve aussi en partie pour les perspectives politiques, à vrai dire foisonnantes en cette mi-août, mais avec le risque de dispersion et d’inefficacité. Différents appels circulent, parfois signés par les mêmes, et qui en gros offrent quelques caractéristiques communes : indépendamment de l’avenir organisationnel de Syriza, ouvrir des perspectives de regroupement sur des bases minima de rupture avec la logique des créanciers et sur la base du NON du 5 juillet. A partir de là, plusieurs problèmes se posent :

  • Celui de l’unification des initiatives politiques s’inscrivant dans le cadre du NON jusqu’au bout, ce qui exige d’être particulièrement ouvert en cette phase ou le repli organisationnel pourrait être une tentation devant les difficultés politiques. En ce sens, l’appel lancé par des animateurs de la PF de Gauche et des courants d’Antarsya peut être une base.
  • Celui de la clarification politique : il s’agit d’être clair sur la réalité politique des différents courants et éviter les effets de mode. Ainsi, la PF de Gauche n’est pas ce qui doit servir de référence politique : sa réalité militante est fort limitée (on l’a vu lors de la campagne pour le referendum), ses propositions politiques alternatives dans Syriza sont fort ténues sinon inexistantes, et surtout, sa proposition de sortie de l’euro n’a rien d’une bataille politique dans le cadre d’une mobilisation européenne, et le risque est grand d’un repli « patriotique » pour ne pas dire nationaliste, conception d’ailleurs partagée par d’autres courants de la gauche radicale. Cela dit, dans la situation actuelle, l’écho de la proposition d’un regroupement « de gauche » doit engager les forces antilibérales et anticapitalistes à tenter de construire un pôle qui offre une alternative politique.
  • Enfin, le cadre de Front Unique qui peut exister sur le terrain social doit trouver un relai politique : dans une situation ou bien des militant-e-s veulent rester fidèles à Syriza ou commencent à douter de la radicalité de la direction du KKE, il semble crucial que puisse être proposé un cadre de FU s’adressant aussi bien à Syriza qu’au KKE pour exiger une rupture avec la politique des mémorandums et pour la satisfaction des besoins sociaux, dans le cadre de mobilisations à l’échelle européenne !

Athènes, le 14 août 2015, A. Sartzekis


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