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«  La mémoire est la seule arme des vaincus  »

jeudi 12 novembre 2015 par redac-npa86

Entretien. Le réalisateur Robert Guédiguian nous parle de son dernier film, Une histoire de fou (sorti le 11 novembre en salle), une fiction qui suit le parcours de l’Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie (Asala) et la lutte pour la reconnaissance du génocide arménien.

Avec ce film, vous faites le choix, l’année de son centenaire, d’aborder la question du génocide des Arméniens à travers l’histoire des stratégies de résistance de la diaspora et de la bataille pour la mémoire. Vous ne réalisez donc pas cette grande fresque historique sur le génocide attendue par les Arméniens. Est-ce un choix politique, esthétique ou artistique  ?

Les trois. Je crois que le public arménien rêve d’un film à la Steven Spielberg, du genre Il faut sauver le soldat Ryan. Ça ne m’intéresse absolument pas. La reconstitution naturaliste de la guerre, et en l’occurrence d’un génocide, ne m’intéresse pas filmiquement. Je n’ai pas envie de faire ce genre de films parce que ça ne pose pas de questions, alors que je crois que le cinéma doit en poser. Donc je préfère me poser la question de la transmission de la douleur, de la transmission du traumatisme, de la manière dont ça ressurgit, même si ça semble avoir été mis en sommeil ou oublié pendant longtemps. Pour exister, les Arméniens ont dû oublier certaines choses ou faire semblant de les oublier pour pouvoir vivre dans la journée et arrêter de faire des cauchemars la nuit. Il faut vivre, comme toute immigration. Mais malgré cela, je pense que la génération des victimes du génocide était longtemps hantée par des cauchemars. Elle les a transmis à la génération d’après qui, comme toutes les générations qui suivent, n’avait plus le souci de vie, car elle existait. Les générations d’après peuvent être avocats, intellos, cinéastes, toubibs  : ils ont la parole, ce que n’avaient pas forcément les premiers arrivants. Ils revendiquent justice pour l’injustice subie par leurs parents. Le moment où cette douleur explose dans l’immigration arménienne, on est dans les années 1980. La Turquie est à cette période un État sous dictature militaire, et il y a coup d’État sur coup d’État. Les jeunes Français de l’Asala en particulier, se revendiquent héritiers de Missak Manouchian1. J’en ai connu, j’ai des amis qui étaient parmi eux. Pour eux, tuer un ambassadeur turc à bout portant, c’était comme Marcel Rayman2 qui tuait un nazi dans le métro. Ils ont apparenté leur geste à cette action politique-là, c’est-à-dire une action antifasciste.

Parmi toutes les actions collectives pour la reconnaissance du génocide, pourquoi avez-vous choisi de traiter de l’Asala  ?

C’est le combat qui est le plus proche des idées que j’ai pu avoir à un moment et que j’ai toujours. Une idée qui s’apparente à l’idée communiste. L’Asala réclamait une réparation d’ordre territoriale, non pas pour fermer les frontières mais pour les ouvrir. L’Asala est ouvertement la tendance internationaliste du combat pour la reconnaissance et réclamait la justice pour le peuple mais de manière non contradictoire avec une revendication plus émancipatrice, internationaliste, universelle. À Beyrouth, au moment où l’Asala est basée dans les camps d’entraînement internationaux, c’est la cinquième internationale ou du moins ce qu’il reste du mouvement communiste international. Il y a l’Asala, des Brigades rouges, les Irlandais, les Basques, même la fraction armée rouge japonaise est à Beyrouth pour s’entraîner dans les camps palestiniens  !

Une des grandes thématiques de votre cinéma concerne l’éthique des pratiques politiques, qui est constamment en débat. Les scènes de discussions stratégiques montrées tout au long du film posent notamment la question de la violence révolutionnaire.

J’aime bien quand les débats sont à l’intérieur d’un film, quand la position est incarnée et mise en débat. C’est une forme d’action qui fait avancer un récit. J’essaye toujours de l’intégrer dans mes films. Il va de soi qu’on parle d’éthique dans les luttes, et c’est une préoccupation essentielle. Je crois que morale et politique doivent être profondément liées.

Ce qu’on voit dans ce film c’est qu’on ne choisit pas la lutte armée, on est obligés d’entrer dans la lutte armée parce qu’il n’y a aucun autre moyen. Pour moi, c’est le dernier recours. C’est extrêmement grave dans la manière dont ça engage quelqu’un. Je pense que même lorsqu’on est persuadé du bon sens de son geste, c’est terrible de tuer quelqu’un. Il y a quelque chose dans le fait de s’arroger le droit de vie ou de mort qui est absolument bouleversant. Dans l’Armée du crime3, je veux montrer Missak Manouchian pleurant en rentrant de son premier attentat. Il souffre d’avoir fait ça, d’avoir été obligé de le faire. Mais il y était condamné, et c’est tout le paradoxe de la lutte armée quand elle prend ces dimensions-là, qu’elle va jusqu’à la vie ou la mort.

C’est finalement par la petite histoire que vous entrez en finesse dans la grande, ainsi que par les raisonnements éthiques des personnages de fiction et non pas seulement par de grandes leçons théoriques de politique.

Oui, on est touché parce que je crois que l’universel est du côté de l’intime, du tout petit, du très particulier. C’est pour cela que je parle tout simplement de se nourrir, de se vêtir, des choses élémentaires  : je crois vraiment que l’histoire se transmet par là. C’est pour ça qu’elle perdure, ne disparaît pas, c’est pour ça que la mémoire est la seule arme des vaincus en fait. Elle s’entretient, elle est souterraine et comme toutes sources souterraines, elle resurgit un jour. Tout dirigeant politique devrait y penser en permanence. Il me semble que Netanyahou devrait savoir qu’il n’en finira jamais avec les Palestiniens. Ça n’est pas possible, ça n’existe pas. Dans l’histoire, jamais une répression n’a réussi à réprimer totalement. Une génération ou deux peut-être, mais ça ressort toujours après  !

À la fin du film, on assiste au vœu espiègle d’Anouch de venir construire sa résidence secondaire sur les terres de ses ancêtres. Ces derniers mots posent la question des réparations et du retour de la diaspora. Est-ce que aujourd’hui cet objectif est encore atteignable  ?

Il y a eu des pétitions, signées par des Arméniens et des Turcs. Il y en a une qui s’appelle Arméniens et Turcs  : faisons un rêve ensemble4 qui consisterait à classer le Mont Ararat dans une forme de patrimoine, donc à trouver des réparations qui seraient très, très acceptables. Moi, je ne revendique pas mes terres à Sivas. Mon grand-père est né à Sivas, son père était probablement un paysan qui avait pas mal de terres. Mais je ne vais pas aller chercher des avocats américains pour réclamer mes terres à Sivas. Cependant, si un jour on peut aller à Sivas se balader, et si vraiment quelqu’un a envie – je dis ça pour sourire à la fin du film – d’habiter des deux côtés, on peut imaginer une frontière ouverte. Les paysans se voient d’un côté et de l’autre de la frontière  ! Si la frontière était ouverte, on pourrait acheter des terrains là-bas, travailler à moitié en Arménie, à moitié en Turquie, avoir un champ de vigne qui traverse, etc. Je crois que beaucoup d’Arméniens de la diaspora aimeraient pouvoir y aller, tout simplement pour respirer l’air que respiraient les arrière-grands-parents.

Propos recueillis par Mary Sonet et Sellouma

Pour aller plus loin  :

– Version longue de cet entretien en ligne sur le site www.contretemps.eu

– Voir la critique du film en page 11

– Voir également le documentaire d’Audrey Valtille, l’Armée secrète arménienne, produit par Robert Guédiguian, 2005.

1. Résistant communiste français d’origine arménienne, fusillé en 1944 par les nazis.

2. Résistant communiste juif polonais, fusillé en 1944 par les nazis.

3. Film de Robert Guédiguian, 2009.

4. http://www.liberation.fr/planete/20....